© Frédérique Plas pour Têtu
           
Sur les jeunes homos antillais

(Entretien accordé par  Tjenbé Rèd le 20 février 2008 à Habibou Bangré du magazine Têtu)

Paris, le mercredi 20 février 2008
Document n°TR08SOC12B

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1°) TÊTU/ Habibou Bangré/ Je dois faire un dossier sur les jeunes homos antillais, qui vivent aux Antilles & en métropole. Comme tu es parti aux Antilles il y a peu.../ Pour ta part, en quelques mots, lors de ton séjour : As-tu pu glaner le sentiment des jeunes homos sur place ? Que ressentent-ils ?

TJENBÉ RÈD/ David Auerbach Chiffrin/ Avant de répondre à ces questions, je dois préciser que lors de mon récent séjour en Guadeloupe & en Martinique, j’ai parlé avec vingt ou trente jeunes homos âgés d’un peu moins de vingt ans à un peu plus de trente : des NoirEs, des MétiSSEs, un «métro» (un Européen venu vivre aux Antilles), un «béké» (un descendant d’une famille européenne implantée sur place depuis plus d’un ou deux siècles)... Ma réponse sera donc plus une «photographie de groupe» qu’une véritable analyse, je ne peux ici parler du ressenti de gens que je n’ai pas rencontrés. Notamment, ceux que j’ai rencontrés sont ceux qui ont accepté de me rencontrer, ceux qui étaient au courant de ma venue, ceux qui avaient accès à Internet ou à un réseau d’information quelconque : les plus isolés, les moins informés, les plus pauvres, les plus malheureux peut-être, je ne les ai pas rencontrés.

Sous cette réserve générale & en quelques mots, je répondrais que les jeunes homos antillais se sentent à la fois libres & heureux, étouffés & malheureux. C’est complètement contradictoire mais c’est vraiment ce que j’ai cru comprendre. Libres & heureux, car s’ils respectent une certaine discrétion, très codée (c’est tout l’art du «an ba fey», comme on dit en créole), ils peuvent se rencontrer, se retrouver, faire la fête & même dans certains cas vivre en couple voire négocier une certaine transparence avec leurs parents ; libres et heureux, car ils ont conscience de vivre dans un pays superbe avec la mer, le soleil, les paysages, la bonne nourriture, le poisson, avec une vraie qualité relationnelle, avec leur famille - même si cette proximité humaine a par ailleurs de graves inconvénients ! Ils ont conscience qu’ils ne retrouveraient pas toute cette qualité de vie dans l’Hexagone. Étouffés & malheureux, cependant, car cette discrétion a un prix : ils ne doivent pas assumer leurs amours au grand jour (pas question par exemple de se promener la main dans la main ailleurs que chez soi ou dans des soirées privées, et encore), ils doivent accepter d’être agressés de temps à autre, parfois sévèrement, d’être par exemple volés ou frappés sur des lieux de rencontre sans pouvoir une seconde envisager de porter plainte - puisque la police ou la justice minorent ou ignorent les plaintes & peuvent impunément humilier les victimes... Ils doivent accepter d’entendre quotidiennement des insultes homophobes, même si elles ne leur sont pas directement adressées, sans pouvoir jamais répondre.

2°) TÊTU/ Parviennent-ils à s’assumer?

TJENBÉ RÈD/ Dans leur tête, oui, & sans complexe. Socialement, absolument pas, & sans complexe aussi : ils légitiment complètement l’homophobie ambiante, en disant par exemple spontanément qu’il ne faut pas «choquer», que c’est «normal», «naturel», si on a des ennuis quand on est trop «provoquant»... C’est humain : on essaie toujours de justifier la contrainte qu’on subit quand on a le sentiment qu’on ne peut la combattre.

3°) TÊTU/ Le ressenti des jeunes lesbiennes & des jeunes gays est-il différent ?

TJENBÉ RÈD/ J’ai eu l’impression que les jeunes lesbiennes que je rencontrais étaient moins seules, plus sereines, plus joyeuses, plus souvent en couple... Selon l’une des jeunes correspondantes de Tjenbé Rèd en Martinique, Sonia (le prénom a été modifié), «les jeunes lesbiennes sont plus libres d’assumer leur homosexualité, qui est plus ou moins tolérée aux Antilles ; les filles assument mieux & font leur coming out rapidement, contrairement aux garçons». D’une certaine façon, le lesbianisme serait perçu comme une forme d’amitié voire d’amour alors que, selon l’un de nos jeunes correspondants en Guadeloupe, Marc, 23 ans, l’homosexualité masculine serait au contraire vue comme étant «juste une sensation sexuelle & non de l’amour».

4°) TÊTU/ Quelle aide leur apportent les rares associations LGBT ?

TJENBÉ RÈD/ Tellement rares qu’il n’y en a que deux qui soient un tant soit peu actives, à ma connaissance, avec Tjenbé Rèd : An Nou Allé en Martinique & Rainbow Gwada en Guadeloupe. À entendre les jeunes que j’ai rencontrés, ces associations ne leur apportent pas grand chose, on peut même dire rien ; ils les connaissent d’ailleurs à peine... Comme s’ils avaient définitivement intégré que rien ni personne ne pourra changer leur situation & que le an ba fey (la discrétion codée & l’absence de toute revendication comme mode de vie permanent) est ce qu’ils ont de mieux à suivre jusqu’à leur tombe. J’ai eu l’impression qu’ils sont désabusés, fatalistes, qu’ils ne croient pas que la société antillaise acceptera jamais une visibilité homosexuelle. Mais entre les mots, entre les lignes de leur discours, je crois qu’ils sont quand même un peu contents de voir que des associations se bougent pour eux, j’ai eu l’impression que ça leur apportait comme une chaleur, comme une lumière dans la nuit. Simplement, ils n’osent pas le dire, pas même dans un cadre confidentiel, pas même à eux-mêmes : c’est humain, on ne parle pas librement sous la contrainte - & ils subissent une contrainte sociale énorme. Quand je leur demandais ce qu’ils pensaient des actions que nous avions menées à l’encontre d’Admiral T, l’un d’eux, Robert (le prénom a été modifié), m’a tout juste répondu : «On n’est pas mécontents...» Quel art de la litote ! c’est peut-être encore par fatalisme, mais pour moi c’est une raison d’espérer et de ne pas baisser les bras. «On est pas mécontents», après tout, c’est déjà aussi une forme de résistance.

Un jeune homme cependant, Henri (le prénom a été modifié), 29 ans, m’a mis en garde en me disant : «J’ai senti plus de violence dans les propos des personnes (dans les médias, autour de moi) en Martinique, suite aux actions en 2007 d’An Nou Allé et de Tjenbé Rèd» ; nous sommes restés en contact & après mon retour, il a tenu à revenir sur sa mise en garde : «Avec le recul, je dirais que depuis, cette violence est retombée, & que l’on entend plus de choses positives au sujet des homos (c’est une impression). Les actions auraient elles un effet à court terme : rendre le climat plus tendu juste après, puis un effet à plus long terme : rendre mieux visibles & compréhensibles les homos ??? c’est possible... Si regain de violence il y a pu avoir juste après les actions des associations, ces violences semblent apaisées plusieurs mois après & on peut penser que les actions ont finalement peut être porté des fruits, avec un certain décalage dans le temps...»

Si le fatalisme est peut-être une simple impression, la peur est en revanche bien réelle : selon Sonia, notre correspondante en Martinique, si «les homos antillais ne prennent pas de part active dans les associations», c’est «de peur d’être montrés du doigt» ou d’être «vite fichés» ; comme elle le constate, «pour l’instant les initiatives sont très timides & n’ont pas beaucoup d’échos malheureusement». Pour ma part, j’espère que les initiatives menées sur place par Tjenbé Rèd auront eu leur écho : j’ai distribué des capotes, fait des démonstrations de digues dentaires aux filles, nous avons mené des actions de prévention VIH sur les lieux de drague avec une association guadeloupéenne de lutte contre le sida, Entraide Gwadloup’... C’est déjà ça. Ils sont très friands de trucs concrets comme ça, où personne ne parle de changer la société, ce en quoi ils n’osent pas vraiment croire, mais où des conseils pratiques, des éléments tangibles pour la vie quotidienne, sont donnés. C’est par les petits trucs qu’il faut commencer, même s’il ne faut pas s’y cantonner sous peine de tomber dans le syndrome du «Judenrat» (qui consisterait, à mes yeux, à négocier des améliorations marginales & précaires en échange d’un renoncement à la lutte contre le discours discriminant en lui-même) : si on accompagne les victimes de l’homophobie sans lutter contre les racines de l’homophobie, on devient finalement la caution morale de l’homophobie, un peu comme les institutions de charité peuvent être la caution morale du capitalisme.

5°) TÊTU/ As-tu rencontré des jeunes dont les parents ont accepté leur orientation sexuelle ?

TJENBÉ RÈD/ Accepté, vraiment accepté, au sens de l’assumer, d’être prêt à l’assumer publiquement, devant les voisins, les collègues de travail, les amis, le reste de la famille ? Aucun. Quelques uns, souvent au prix de périodes assez dures, ont réussi à faire leur coming out & à négocier ensuite une certaine marge de tolérance dans leur famille plus ou moins proche... mais la tolérance n’est pas l’acceptation, & dans tous les cas le non-dit reste la référence. Le dialogue est tellement difficile sur ces sujets que le coming out prend parfois la forme d’une mise en situation devant le fait accompli, d’une véritable «histoire sans parole». Un jeune m’a ainsi raconté avoir organisé la chose en s’arrangeant pour se faire surprendre par sa mère en train de se faire prendre par le patron de son père, à l’âge de 15 ans environ... La totale. La mère a fait une syncope mais elle a fini par «accepter»... Le père, lui, a réagit de manière assez sobre en disant juste que «sa ki ka rentré an tju pa ka rentré an djol mwen» («ce qui rentre dans ton cul ne rentre pas dans ma bouche»). Mais cet exemple reste assez extrême ! & surtout, en toutes circonstances, tout doit rester an ba fey : le coming out reste circonscrit à la famille restreinte, & même dans ce cercle l’homosexualité ne doit pas être un sujet de parole. Même si tout le monde «sait», personne ne doit «savoir», ça ne doit pas être officiel, on doit pouvoir continuer à faire semblant de ne pas savoir... à des degrés divers toutefois, chaque situation individuelle est particulière : ainsi, des témoignages plus directs complètent & éclairent mais parfois contredisent notre vision des choses.

Marc, notre correspondant en Guadeloupe, nous dit : «J’accepte très bien mon orientation sexuelle, je vis très bien ma vie, ma mère sait que suis homo ainsi que toute ma famille, j’en parle très bien avec ma famille... Je parle bien de mes mecs avec ma mère & ma soeur, par contre je ne présente pas mes mecs car je ne mélange pas les deux... Ma famille est trop médisante... Moi j’ai ma vie, j’ai mon boulot, je pense que c’est plus facile pour moi que pour les jeunes qui font toujours leurs études, moi je m’en fous de ce qu’ils pensent de moi...» Ce jeune homme a eu une certaine chance mais pointe un écueil autrement redoutable pour d’autres jeunes : la famille étendue, celle des oncles & des tantes, des cousins & des cousines, est présentée comme «médisante» ; c’est elle qui veille à la réputation du nom (au renom du nom), qui sans doute fait ou a fait pression sur le père & la mère pour que la sexualité du fils revienne à la normale, qui se démarque plus ou moins publiquement de sa déviance pour mieux attester que cette déviance est exceptionnelle (littéralement : anormale) & qu’elle-même n’est pas atteinte... Marc pointe un autre point d’importance : un jeune qui travaille & gagne sa vie n’est manifestement pas dans la même situation de dépendance par rapport à sa famille qu’un jeune qui est encore étudiant. Un autre jeune homme, Gildas, 22 ans, né en Martinique & venu dans l’Hexagone pour ses études, nous livre un témoignage plus long qui nuance & approfondit notre vision (annexe A ci-après).

6°) TÊTU/ Comment les jeunes concilient-ils leur sexualité et la musique dancehall, dont certains textes sont très clairement homophobes mais très en vogues ?

TJENBÉ RÈD/ Massivement, ils s’en foutent ! Ils dansent même dessus, sans forcément toujours bien comprendre les paroles qui sont parfois imprégnées de créole anglophone. Ils sont bien un peu gênés par les textes quand on les leur explicite, ils préfèreraient qu’ils n’existent pas, mais en même temps ils ne les voient pas comme un scandale qui les fera agir : pour eux, toute action sociale structurée & visible est exclue, impossible... & puis les appels au meurtre de la musique dancehall sont perçus comme «virtuels» : si on respecte les codes du an ba fey, on n’est pas vraiment menacé, & tant pis pour ceux qui se font surprendre ou qui transgressent ces codes. C’est un peu la «mentalité du ban de poissons» : tant qu’on est au milieu du ban tout va bien, si on se met sur les bords, si on se montre trop, si on va sur des lieux de drague par exemple, on se fait bouffer & c’est «normal», c’est la règle du jeu, c’est la vie, il ne faut pas se plaindre, c’est comme ça ici. An ba fey un jour, an ba fey toujours, c’est l’alpha et l’oméga. Même dans les boîtes de nuit homos, il faut dire qu’on est dans une boîte «branchée», «bi»... Ce qui correspond d’ailleurs, tout de même, à une certaine réalité : les frontières sexuelles sont moins étanches qu’en Europe... à condition, toujours, de ne pas le revendiquer, de ne pas vouloir en faire une réalité officielle. Tout peut se faire ou presque, tout peut se chuchoter ou presque, tout ne peut pas se dire ou se montrer au grand jour.

7°) TÊTU/ Selon toi, la vie pour un homo antillais est-elle plus facile aux Antilles ou en métropole ?

TJENBÉ RÈD/ Je crois qu’il n’y a pas de réponse générale possible à cette question. Certes, les homos antillais sont nombreux dans l’Hexagone, & ils sont tous soulagés d’y être ! Ils y échappent au regard constant de leurs familles, de leurs connaissances... mais pas toujours - les familles étendues sont souvent représentées dans l’Hexagone - & en tout cas jamais complètement dans leurs têtes. & puis dans l’Hexagone, ils rejoignent quand même un peu la cohorte des déracinés et souffrent de la perte de cette qualité de vie que j’évoquais. C’est pour ça que tous ne partent pas... sauf accident. J’ai ainsi entendu parler d’un jeune mineur, violemment agressé par ses jeunes voisins en Martinique après avoir été surpris avec un autre homme, & apparemment «exfiltré» vers sa famille hexagonale dès les jours suivants sans espoir de retour. On connaît aussi le cas d’un célèbre chanteur de dancehall qui ne néglige pas, à l’occasion, les postures virilistes voire homophobes, mais qui a dû quitter la Martinique précipitamment sans espoir de retour après avoir été «outé» en direct à l’antenne alors qu’il animait une émission de radio, il y a quelques années. Lenny, un jeune homme de 29 ans né aux Antilles & vivant dans l’Hexagone, que nous avons consulté avant de formuler la présente vision, nous dit finalement (dans un échange sur MSN à notre adresse tjenbered@hotmail.fr) : «Franchement je suis OK sur ce que tu as mis, c’est vraiment la vie des Antillais vivant là-bas... & c’est aussi ce que je ne veux pas vivre... Franchement en lisant je voyais un peu ce mode de vie qui me stresse & ne me donne pas envie même d’y aller en vacance, c’est con de le dire... Mais tu ressens comme un immense malaise, non pas venant de toi, mais venant des autres par rapport à toi... Je m’assume & du coup ça crée vachement de tension & souvent les gens préfèrent t’éviter par rapport à ça.»

8°) TÊTU/ Y a-t-il un autre point que tu as envie de souligner concernant la vie des jeunes Antillais homos vivant aux Antilles ou en métropole ?/ Je sais que ton séjour était somme toute court...

TJENBÉ RÈD/ En substance, j’ai eu l’impression que les jeunes homos que j’ai rencontrés en Guadeloupe & en Martinique naviguent constamment entre deux ordres de réalité totalement différents, le privé & le public, & qu’ils s’y font plus ou moins, tout en sachant que personne ne viendra à leur secours, pas même leurs congénères, si leur vie privée est rendue publique & s’ils ont des problèmes. Evidemment, tous les homos à travers le monde naviguent ou ont navigué entre une réalité publique & une réalité privée : la situation actuelle des homos aux Antilles est souvent comparée avec celle des homos dans la France hexagonale des années 50 ou dans la France provinciale d’aujourd’hui & le parallèle a sa pertinence. Mais j’ai le sentiment qu’en Europe, il y a une exigence collective d’adéquation entre vie publique & vie privée qui est plus forte qu’aux Antilles : on veut du «clair», on veut clarifier les choses, on veut «savoir», on veut étiqueter les gens... alors qu’en Guadeloupe ou en Martinique il y aura peut-être plus de place pour une certaine incertitude, pour un statut quo indéterminé, on acceptera dans une certaine mesure de ne pas «savoir». J’ai le sentiment que dans l’Hexagone, si des choses commencent à se chuchoter, ça ira plus facilement crescendo jusqu’au coming out ou jusqu’à l’outing, alors qu’aux Antilles, il pourra plus facilement y avoir un certain consensus social, un certain compromis tacite pour ne pas aller plus loin - du moment que les apparences sont préservées ! Par exemple, j’ai entendu parler de deux ou trois commerces qui sont notoirement des commerces gais (cela se «sait»), mais qui sont officiellement des commerces «branchés» (cela ne doit pas se «savoir», cela ne doit pas être officiel, il faut le nier, il ne faut pas l’expliciter, on doit pouvoir continuer à faire semblant de ne pas le savoir) : pas question par exemple d’y mettre à disposition des documents de prévention contre le VIH ou l’homophobie, alors même que la moitié de la clientèle est à l’évidence plus que «lookée» et beaucoup plus que «branchée». Ce n’est pas exactement de l’hypocrisie, pas au sens intime, personnel du terme en tout cas, c’est une hypocrisie collective si l’on veut - & chaque société a les siennes : tout au plus celles des autres sautent-elles davantage aux yeux d’un nouvel arrivant. Mais attention : en l’espèce, ce n’est pas un échange contractuel stable & définitif, rien ne doit se montrer, rien ne doit se voir ! Si vous êtes surpris la main dans la main, ou pire, dans un coin de forêt ou dans un coin de ville où vous pensiez être tranquilles, c’est l’attroupement puis l’émeute & vous êtes bons pour appeler la police ou les pompiers. La violence physique arrive rapidement & tout le monde sait que les bouteilles de verre sont vite lancées, les armes blanches vite sorties. Le an ba fey, ce n’est pas exactement la peur quotidienne et tremblante de la violence physique, mais c’est le code dont on sait qu’on doit le suivre si on ne veut pas s’exposer à cette violence.

Certes, en tant qu’individus, les jeunes homos que j’ai rencontrés en Guadeloupe & en Martinique m’ont semblé très entourés, avoir des amis, beaucoup de connaissances, faire la fête notamment dans un certain nombre de soirées privées, comme beaucoup de jeunes de leur âge. Mais je souhaite vraiment rappeler que ceux que j’ai rencontrés ne sont certainement pas les plus fragiles, les plus esseulés des jeunes homos antillais : la question du suicide par exemple n’a jamais été abordée par mes interlocuteurs, pourtant je suis certain qu’elle existe & qu’elle est importante. Je pense que dans leur majorité, les jeunes homos antillais sont terrés chez eux, terrorisés par une orientation sexuelle porteuse d’infamie et qu’ils doivent essayer de combattre, persuadés qu’il n’ont aucun semblable... C’est d’abord pour ceux-là que Tjenbé Rèd se bat, pour que de temps en temps, en cherchant sur Internet ou en lisant un entrefilet de bas de page dans France-Antilles, le quotidien local, ils puissent voir qu’ils ne sont pas tout seuls & trouver un peu de courage. Car en tant que groupe, les jeunes homos antillais me semblent complètement abandonnés. Personne ne fera rien pour eux. Personne. Aucun politique, aucun acteur social... & surtout pas l’Éducation nationale qui pourrait jouer un rôle déterminant mais qui les laissera crever la bouche ouverte. Pour vous donner une idée, en Martinique, même les associations de lutte contre le sida, que nous avons tenté de contacter à maintes reprises, ne nous ont jamais répondu. En Guadeloupe toutefois, une association locale de lutte contre le sida, Entraide Gwadloup’, a accepté de nous rencontrer & apporte un soutien important à l’association Rainbow Gwada. Il faut aussi signaler d’autres exceptions, comme certains journalistes, qui publient parfois certains articles ou certains reportages, ce qui est un véritable acte de courage & de conscience professionnelle de leur part, ou certains acteurs associatifs, l’exemple unique que je peux vous citer étant en fait Amnesty International en Guadeloupe, que je salue & remercie vivement.

Pour finir, dois-je préciser que la vérité n’est pas une & indivisible ? Les jeunes homos que j’ai rencontrés ne seraient pas forcément tous d’accord avec la vision des choses que j’expose ici, avec cette «photographie» : certains pourraient me dire que j’ai un point de vue de «militant gay métropolitain», que c’est à cause de ça que je traduis ce que j’ai pu voir par «libres & heureux», «étouffés & malheureux»... qu’ils ne se «reconnaissent pas» dans cette vision... Ils pourraient me dire que s’ils ne marchent pas main dans la main avec leur copain dans la rue, ce n’est pas parce qu’ils ont «peur» de quelque chose mais uniquement parce que c’est «naturel», parce qu’ils ont été «éduqués comme ça», qu’ils s’en «accommodent» parfaitement & qu’ils ne le feraient «de toute façon» pas ailleurs... Aux Antilles, un certain nombre de jeunes homos admettent que d’autres puissent ne pas se sentir «bien dans leur tête» mais pensent qu’ils sont une majorité à «vivre leur vie» & à la gérer en fonction des «spécificités locales» sans pour autant se sentir «abandonnés», «malheureux» ou «étouffés» - comme je l’avance ici. Tjenbé Rèd reste évidemment ouverte à tout point de vue différent du sien, surtout s’il émane de personnes qui vivent sur place & connaissent évidemment mieux leur réalité que nous : je ne dis pas que notre «photographie» est «la» vérité, je ne dis pas que notre vision des choses ne changera pas, elle est en adaptation permanente & heureusement, simplement personne n’est propriétaire de la vérité. Lucienne (le prénom a été modifié), l’une des jeunes femmes que j’ai rencontrée en Martinique & que nous avons consultée avant de formuler la présente vision, m’a ainsi envoyé le courriel suivant : «Tu n’es pas resté très longtemps aux Antilles mais malgré ce temps limité je crois que tu as très bien cerné notre fonctionnement». Henri, évoqué précédemment, consulté de même, nous dit : «Je trouve cette synthèse très bien, & tout à fait en accord avec la représentation & l’analyse que je me fais, sur le terrain, de la situation des jeunes homos antillais aux Antilles» (Henri nous adresse par ailleurs un tableau qui expose sa propre analyse, très riche, de la situation antillaise, annexe B ci-après). Ces dissonances, si elles confirment qu’aucune communauté n’est unanime sur la vision qu’il convient d’avoir d’elle-même, ne nous placent pas pour autant dans une incertitude contemplative : elles nous invitent au contraire à interroger davantage encore les sociétés martiniquaise & guadeloupéenne pour leur demander, non pas d’arriver à un consensus impossible, mais d’évoluer au point de rendre possible le dialogue public.



tjenbered

Pour la commission Culture & Société de Tjenbé Rèd,
Mouvement civique pour l’action & la réflexion
sur les questions noires, métisses & LGBT
en France ultramarine & hexagonale,
le président, David Auerbach Chiffrin
06 10 55 63 60
     


[1] 24 avril 2008 - Têtu évoque les jeunes homos antillais et cite Tjenbé Rèd - Communication n°TR08SOC12A
http://www.tjenbered.fr/2008/20080424-00.html
[3] Annexe A - Témoignage de «Gildas» (le prénom a été modifié), le dimanche 17 février 2008
http://www.tjenbered.fr/2008/20080220-98.html
[4] Annexe B - Tableau de différences entre les Antilles et la France par «Henri» (le prénom a été modifié), le mardi 19 février 2008
http://www.tjenbered.fr/2008/20080220-97.html
[5] Annexe C - Commentaires recueillis après le 20 février 2008
http://www.tjenbered.fr/2008/20080220-96.html
[6]  «Tristes tropiques» par Habibou Bangré, Têtu, avril 2008
http://www.tjenbered.fr/2008/20080401-99.html | http://www.tjenbered.fr/2008/20080401-99.pdf | http://www.tjenbered.fr/2008/20080401-99.txt





     
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