sizzla
           
Suite aux propos tenus par Benoît Collin, directeur de publication du site Internet Reggaefrance.com, dans la lettre quotidienne du magazine Têtu le 29 mai 2008



Paris, le samedi 31 mai 2008
Communication n°TR08POL10B

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Cher Benoît,

Pouvons-nous ici prolonger nos échanges et réagir aux propos que tu tiens dans la lettre quotidienne du magazine Têtu, ce jeudi 29 mai ? Tu y déclares notamment, nous citons : «Les associations homosexuelles sont allées trop loin, Sizzla a pété un plomb et il est reparti en Jamaïque (A)... Tjenbé Rèd avait des exigences irréalistes... [Parmi celles-ci, un don financier pour permettre aux militants LGBT de se déplacer, afin de faire un discours sur scène avant les concerts : catégoriquement refusé] - c’est du racket (B) et de toute façon un tel discours était impossible pour des raisons de sécurité, le public leur aurait jeté des bouteilles (C). Ils demandent à un chanteur jamaïcain de renier son fonds de commerce et les lois de son pays. Il croit que l’homosexualité est un péché, il ne changera pas d’avis (D).»

Reprenons, si tu veux bien, point par point :

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A - Tu dis d’abord : «Les associations homosexuelles sont allées trop loin, Sizzla a pété un plomb et il est reparti en Jamaïque...»

On sait désormais ce qu’il en était : mardi 27 mai à Madrid, Sizzla n’a pété aucun plomb - nous étions sur le point de conclure un accord gagnant/gagnant par le biais d’Eddie Brown, son agent en Europe - mais il s’est vu refoulé aux frontières parce que son visa n’était pas valide. Pas tout à fait la même chose. Facile, après, de désigner des associations de défense des droits humains comme boucs émissaires : ça évite par exemple de rendre des comptes aux organisateurs des concerts sur cette histoire de visa pas valide... D’ailleurs, c’est curieux, mais c’est presque par hasard que nous avons appris, jeudi 29 mai après 19h55, au détour d’un forum Internet plutôt confidentiel, cette histoire madrilène que Sizzla s’est bien gardé de rendre publique. Quelque chose à cacher ? Nous avons cru comprendre que certains organisateurs de concert avaient quelque difficultés à récupérer 8.000 euros d’avance consentis, par concert, à Sizzla ou à Eddie Brown. En gros, celui-ci leur tiendrait le discours suivant : «Vous avez un problème en France, c’est votre faute à vous Français, réglez-le entre vous, nous, on est vexés et on garde l’argent !» c’est sûr que ça le fait plus que : «Ben on avait un visa pas valide, mais bon tant pis, on va dire que c’est à cause des associations et on comme ça on va garder la thune !»

*   *   *

B - Tu dis ensuite, cher Benoît : «Tjenbé Rèd avait des exigences irréalistes... [Parmi celles-ci, un don financier pour permettre aux militants LGBT de se déplacer, afin de faire un discours sur scène avant les concerts : catégoriquement refusé] - c’est du racket...»

Un rappel chronologique exhaustif s’impose pour saisir à quel point ce propos ne correspond pas à la réalité :

Mercredi 14 mai 2008 à 5h08, Tjenbé Rèd et seize autres signataires adressent une lettre ouverte aux maires et aux responsables de salles de concerts accueillant la tournée de Sizzla en France (lettre datée du 13 mai 2008, adressée par courriel) ;

Mardi 20 mai, Jean-Pierre Albouy, programmateur du Havana Café à Ramonville-Saint-Agne près de Toulouse, nous invite à négocier avec Eddie Brown. Mardi 20 mai à 12h24, nous lui adressons donc un courriel portant offre de négociation à transmettre à ce dernier (avec lequel nous n’étions pas encore entrés en contact) : «Cher Monsieur,/ A - Je pense que nous pourrions leur faire une offre de négociation sur la base des points suivants :/ 1 - Réaffirmation publique et écrite, par Sizzla, de son respect du RCA (Reggae Compassionate Act) ;/ 2 - Engagement de ne plus interpréter, notamment, les chansons «Nah Apologize», «To The Point» ou «Boom Boom», en Europe, en Jamaïque ou ailleurs ;/ 3 - Acceptation de signer cet engagement en public, devant la presse, à la même table que les représentants des associations LGBT ;/ 4 - Acceptation de mettre un espace à disposition des associations LGBT dans le hall d’entrée des salles de concerts de ses tournées, afin qu’elles puissent distribuer des préservatifs et des documents d’information sur l’homophobie ;/ 5 - Prise en charge des frais de déplacement et de logement des militants LGBT qui mèneront ces actions de prévention ;/ B - Qu’en pensez vous ?»

Vendredi 23 mai, alors que nous sommes toujours dans l’attente d’une réponse de Monsieur Brown (le temps passe et rien ne vient...), un certain Monsieur Simon, organisateur du concert prévu samedi 31 mai à Lille, nous téléphone et nous presse de lever notre appel à l’annulation des concerts, insistant sur la précarité de sa situation financière personnelle, sur les enfants qu’il doit élever et sur sa voiture récemment accidentée. Nous lui indiquons ne pas mieux demander mais attendre, pour cela, le résultat des pourparlers entamés mardi avec Eddie Brown par l’intermédiaire de Jean-Pierre Albouy. Au passage, nous nous étonnons de ne pas avoir été déjà contactés par Monsieur Brown : le prochain concert a lieu jeudi 29 mai à Ramonville et une campagne interassociative, ça ne s’arrête pas comme ça ! Il faut présenter le résultat des pourparlers aux associations partenaires, les sonder, les convaincre du bienfondé de ce résultat, il faut rappeler les préfectures et les mairies pour leur dire que finalement, c’est bon... Une campagne, c’est lent à lancer et c’est lent à arrêter. Raison de plus pour se presser, surtout à quelques jours du premier concert. Mais là, non, trois longues journées se sont écoulées depuis l’envoi de notre première offre de négociation et aucun appel, aucun courriel en retour. Vendredi 23 mai à 13h44, j’adresse ce courriel à Monsieur Simon : «Cher Monsieur Simon,/ J’ai bien compris le caractère délicat de votre situation et je vous assure de toute ma solidarité./ Je vous prie de trouver ci-dessous l’offre de négocation que nous avons soumise à Sizzla par l’intermédiaire de M. Jean-Pierre Albouy, responsable du Havana Café près de Toulouse./ Vous trouverez également ci-joints le Reggae Compassionate Act signé le 15 avril 2007 par Sizzla (qui a violé cet engagement le 13 juin) + notre lettre aux maires et aux responsables de salles du 13 mai + un document sur la campagne Stop Murder Music lancée par l’association britannique OutRage! en 2004./ c’est maintenant Sizzla qui a la clef. Merci de nous tenir au courant... et bon courage». Moins d’une heure plus tard (voilà enfin quelqu’un de réactif), Monsieur Simon nous rappelle, appelle à ses frais Monsieur Brown et nous met en téléconférence à trois, une téléconférence des plus cordiales où nous rivalisons de courtoisie et où nous tombons bien d’accord sur le fait qu’il faut que tout ceci s’arrête et qu’il faut sortir de cette crise par le haut. Monsieur Brown notamment dit qu’il est certain que nous trouverons un accord. Vendredi 23 mai à 14h51 : nous lui envoyons une traduction anglaise de l’offre adressée le mardi 20 à Monsieur Albouy : «Dear Mister Eddie,/ Please find here the points we would like to talk about (sorry for the English) :/ 1 - We would like Mister Sizzla to confirm, by public statment, his committment to respect RCA (he signed it April the 15th of 2007 but broke it June the 13th and after, so he has to say again his commitment to respect it);/ 2 - We also would like him to specify he won’t sing anymore «Nah Apologize», «To Da Point» or «Boom Boom» (or any song like those) in Europe, Africa, Jamaica or somewhere else (a clear statment seems to be required, not smthg unclear as his 2005 statment - see attached - when he told: «I know that in the past some of my material may have seemed to incite violence towards others»... The «may have seemed» seems to us too unclear, regarding what kind of very clear lyrics we’r talking about);/ 3 - We would like him to sign such a statment in a press conference, at the same table as LGBT associations;/ 4 - We would like him to let a space (as a table) for LGBT associations, by his concert halls, in order to allow them to make HIV or homophobia prevention;/ 5 - We would like also him to refound these associations from expenses connected to this issue (as rail ticket if there is); we also think a donation to a French association fighting against homophobia would be a clear and strong act showing his commitment (for instance, a moderate and low percent of his concert in France). Let me know what u’r thinking about those proposals: as I said, we’r talking... but please, quick: we’r close to the date of the next French concerts and we can’t stop our campain that easily./ Best regards». Cette offre de négociation comprend on le voit cinq points «dont nous souhaitons discuter» («points we would like to talk about») : on voit que le ton n’est pas à «l’exigence» mais bien à la négociation, à la conciliation. Je lis et relis, cher Benoît, ce courriel. Je ne vois pas en quoi nous y serions, comme tu le dis, «allés trop loin. Je ne vois pas quelles «exigences» y seraient, comme tu le dis, «irréalistes». Je n’y vois à vrai dire aucune «exigence» puisque ce courriel insiste du début à la fin, au risque d’être redondant, sur le fait qu’il s’agit de discussion, de pourparlers, d’échanges qui n’en sont pas encore à l’engagement ferme et définitif (j’en veux pour preuve l’emploi du verbe «to talk», l’emploi du conditionnel «we would like», l’emploi de la formule «we think»)... Nous «parlons», nous «aimerions», nous «pensons» : où vois-tu des «exigences» là-dedans ? Je ne vois pas non plus de «racket» (le mot gêne d’ailleurs le dialogue) alors que nous évoquons, avec quelles précautions oratoires, le remboursement de quelques billets de train ou de quelques photocopies ou un don à une association de lutte contre l’homophobie qui serait «modéré et faible». Les mots ont un sens, ce n’est pas à toi que je l’apprendrais. Là-dessus, Eddie Brown me dit qu’il en parle avec Sizzla et qu’il me rappelle le lendemain matin (soit samedi 24 mai au matin, mon anniversaire soit dit en passant, merci).

Samedi 24 mai à midi, pas d’appel. J’appelle Eddie (à mes frais, il est en Angleterre) : j’aurais mal compris, il faut entendre lundi matin (soit lundi 26 mai au matin) ! On voit qu’il n’est pas très pressé, ne prend pas vraiment le dossier à bras-le-corps : les concerts de Ramonville et de Montpellier sont prévus jeudi 29 mai et dimanche 1er juin, c’est imminent, je lui ai bien précisé que la campagne serait difficile à arrêter et qu’il fallait s’y prendre le plus tôt possible, et lui prend tout son temps et tout son week-end... Ce n’est pas très professionnel. Moi, j’aurais vraiment voulu régler ce problème, je m’y serais collé et j’aurais appelé Sizzla dans l’heure - comme Simon l’avait fait avec Eddie - avec réponse vendredi 23 mai au soir ! Mais non, là, visiblement, rien ne presse aux yeux d’Eddie... Bref, le temps passe, passe, passe...

Lundi 26 mai au matin, nous nous recontactons par téléphone (je crois que c’est encore moi qui paye), il est d’accord avec le point 1 et me promet une déclaration écrite de Sizzla dans l’après-midi, il est d’accord avec le point 2 qui à vrai dire est redondant et se trouve déjà couvert par le point 1, il refuse le point 3, il dit que le point 4 ne le concerne pas et qu’il faut voir pour cela avec les organisateurs des concerts, il refuse le point 5. Je réponds que je peux abandonner les points 3 et 5 si j’ai bien satisfaction sur les points 1, 2 et 4 et si, de surcroît, je peux obtenir que les associations puissent s’adresser avant le concert, sur la scène, au public. Je lui propose même de négocier avec lui (sous-entendu : avec Sizzla) le contenu de telles interventions. Il me fait la même réponse que pour le point 4 (il n’a aucun problème avec cela mais cela dépend des organisateurs, pas de lui ni de l’artiste). Nous sommes donc finalement d’accord sur quatre points, sur la base desquels Eddie doit de nouveau approcher Sizzla afin de finaliser l’accord. Je suis agacé par le manque de réactivité d’Eddie mais les entretiens téléphoniques sont marqués par une grande cordialité, par des échanges approfondis, chaleureux et humains. À ce stade, j’ai l’impression que la négociation se passe bien et que l’abandon des points 3 et 5 contenus dans la première offre de négociation vaut bien les garanties quasiment obtenues sur les points 1, 2 et 4 ainsi que sur le nouveau point (le discours sur scène, appelons-le point 6). Eddie ne cesse de me dire qu’il est très satisfait, qu’il pense que nous avançons bien et que tout va pour le mieux ; selon lui, la ratification de ces quatre points par Sizzla ne posera aucun problème.

Mardi 27 mai à 15h35, je fais un résumé très optimiste de l’avancée des négociations dans un courriel à l’association britannique OutRage! : «Eddie Brown was OK on:/ I - Relase a statment of Sizzla reaffirming his commitment to respect RCA;/ II - Allow us to have a table somewhere in the hall entrance of the concert hall to give general informations against homophobia and condoms to audience;/ III - Allow us to make a short speech before the concert, on the stage;/ IV - And, of course, not perform anymore homophobic or racist songs anywhere in the world (France, Jamaica, Africa...)». Je ne traduis pas, il s’agit, dans l’ordre, des points 1, 4, 6 et 2 précédemment évoqués. À cet instant (mardi 27 mai à 15h35), j’attends encore la déclaration qu’Eddie m’avait promise pour le lundi 26 au soir et je ne dispose d’aucun élément tangible pour inviter les associations signataires de la lettre du 13 mai à cesser la campagne en cours, campagne qui continue donc, par définition. J’ai pourtant insisté à de nombreuses reprises auprès d’Eddie pour qu’il fasse vite mais, encore une fois, il n’a pas l’air pressé. Nous négocions depuis une semaine, les négociations avancent vraiment depuis quatre jours, mais rien de concret. Moins d’une heure plus tard (mardi 27 mai à 16h13), je reçois une réponse d’OutRage! qui a pu échanger avec Eddie, lequel a visiblement intégralement confirmé ma vision des faits : «Thanks, David./ As I mentioned and as you acknowledged in our phone call of a few moments ago, Eddie is not in a position to provide for points II and III and we all that recognise this is up to the venue owners./ Eddie has confirmed that he will send you Sizzla’s statement as soon as possible./ Kind regards». On me précise par téléphone qu’il ne peut m’envoyer la déclaration de Sizzla sur le champ car il est retenu à l’aéroport de Madrid. On ne me dit rien de plus, je soupçonne sans plus d’inquiétude une vague histoire de visa, une simple attente administrative un peu longue, je propose à tout hasard mes services à Eddie pour l’aider à débloquer cette attente, puisque nous sommes en contact avec le ministère français des affaires étrangères : «Dear Keith and Eddie,/ I’m fully agree with ur email and confirm u the venue owners in Montpellier and Ramonville are fully agree with points II and III (my goal was just to make sure that Sizzla has no problem with that)./ By the way, Eddie: is everything OK in Spain? Could we be in any way useful?/ Best regards» (mardi 27 mai à 16h36). Je ne sais pas encore qu’à cette heure, Sizzla est en fait en rétention à l’aéroport de Madrid depuis 9 heures du matin (heure locale) et qu’il a été refoulé hors de l’espace Schengen (je ne l’apprendrais que le jeudi 29 après 19h55, soit plus de deux jours plus tard). Mais il est loisible de relever qu’entre 15h35 et 16h13, ce mardi 27 mai, Eddie Brown a confirmé que tout allait bien et que l’accord était pour ainsi dire bouclé.

Soudain...

Mardi 27 mai à 22h35, je reçois un courriel des plus secs et des plus confus où Eddie m’indique que nos demandes sont inacceptables, qu’elles sont donc refusées, que Sizzla a pris la décision d’arrêter sa tournée, mais où il précise quand même que Sizzla reconnaît avoir fait des «erreurs» depuis sa signature du RCA («OK he admits to making mistakes since it was signed») - nous n’avions même pas osé proposer qu’il reconnaisse explicitement avoir fait des erreurs - et qu’il se considère comme toujours engagé par le RCA («but overall he as stuck to its principals as can be verified by the authorities in the Paris show and the Dutch shows the Vienna shows etc.») - ce qui, avec beaucoup de bonne volonté, et nous en avons, pouvait être considéré comme une déclaration satisfaisant aux points 1 et 2 précédemment acceptés par Eddie. Il ressort de ce courriel une grande impression de confusion : d’un côté des avancées (les points 1 et 2 plus ou moins satisfaits) et une porte ouverte (le courriel finit sur une question qui laisse la place à l’espoir : «Now where do we go?»), de l’autre une fin apparente de non-recevoir. La première phrase est à elle seule l’illustration de cette ambiguïté : «It is with a very heavy heart that I write this mail as it seems that all our work to get artist to be on side with the general principal of the RCA «may» have broken down, not from our side but from the side of what it seems to be right wing elements within the gay community». D’un côté des regrets, des formules qui laissent penser qu’on peut encore sauver des choses («c’est avec un cœur très lourd que...», «il semble que...», «»may» have broken down»), de l’autre des accusations outrancières voire des menaces qui laissent penser que le dialogue est devenu impossible («Ce n’est pas de notre faute mais de la faute de l’aile droite de la communauté gaie...» ou, plus loin, «A very angry young artist is will return to Jamaica to his people and his community and I do not want to think anything negative but I am concerned. I think you should all think long and hard about what’s going on and the consequences of your actions... What is happening here is serious and if the German and French gay community is responsible this will not be the last of it»). Eddie écrit ensuite : «We sent Sizzla the request from David (in France) and he quite rightly as decided that it seems that some people want him crucified or guillotined in public and he must pay for their transport to witness it». Et là je m’interroge : de quoi parle-t-on ? Dans les quatre points qui devaient finalement être soumis à Sizzla, où se trouve la guillotine, où se trouve le crucifix ? Où se trouve la compensation financière des frais avancés par les associations LGBT à l’occasion de cette affaire (le fameux point 5 qui était abandonné lundi 26 et qui ne figurait plus dans mon résumé des négociations à OutRage!, mardi 27 à 15h35) ? Je m’interroge : les points 1 (la déclaration) et 2 (l’engagement de ne plus interpréter les paroles litigieuses) sont de facto acceptés par Sizzla puisqu’il reconnaît ses erreurs et se replace dans le cadre du RCA, serait-ce donc les points 4 (la table) et 6 (le discours sur la scène) qui posent problème - alors qu’Eddie m’avait dit qu’ils n’étaient pas son problème - et le point 5 - qui ne figure pourtant plus dans la négociation ? Dans ce cas, pourquoi ne pas parler de ces points ? Pourquoi ne pas réouvrir la négociation sur les points 4 et 6 (on aurait pu discuter) et sur le point 5 (déjà abandonné une fois et qui pouvait bien être abandonné une seconde fois) ? Non, au lieu de faire une contre-proposition, au lieu de négocier (et je n’apprendrais jamais à Eddie, agent d’artiste dans le milieu de la chanson, ce que cela veut dire de négocier), la porte est claquée. Net. Pas totalement quand même puisqu’Eddie indique que «Sizzla as decided that he will not continue with this tour», puisqu’il finit son courriel par une phrase d’espoir, ce qui laisse espérer que Sizzla n’est pas encore parti (prendre la décision de partir, ce n’est pas partir, «has decided that he will not continue», ce n’est pas «won’t continue»). Sur cet espoir ténu, parce que je pense que la négociation vaut la peine d’être poursuivie, parce que je reste attaché à la perspective d’un accord qui était encore en vue six heures plus tôt, je fais une lecture très généreuse de ce courriel et je considère qu’il laisse une place à la négociation, au dialogue.

Mercredi 28 mai à 10h27 (nous ne savons toujours pas ce qui c’est passé à Madrid), nous envoyons le courriel suivant à Eddie : «Good Morning Everyone (it’s 9 AM in France),/ I slept (quite well, thank you), and I have very clear ideas (at least, more than yesterday evening)./ Dear Eddie, I don’t wish right now to answer your last email point by point. Please don’t see it as an outrage: I just think it will going anywhere to say to you right now how much I’m surprised and desappointed by this unfair vision of our dialog, which was deep and where I felt respect and honesty from both sides./ Right now, I have a message for Sizzla, because I think we have to dialog with him, even if it’s so difficult./ MESSAGE TO SIZZLA/ Dear Mister Sizzla,/ Firstable please excuse my English: I don’t speak English very good (actually, because I hated so much my English teacher when I was young !) and maybe some of my words are not the more precise or seem irrelevant because of that./ It seems You’re afraid to be unrespected in France. But not to respect You is not one of our goals. Our goal is to be respected. And respect is like a circle, like a cycle: if someone doesn’t provide respect to someone else, he will certainly not get respect in return. Our point is to find a way to respect You and to be respected by You in the same time. But what does «respect» means in this issue?/ According to us, «respect» means at least not to be injured and not to be insulted. You have to tell us what «respect» means to You. According to Eddie, You don’t want to be «guillotined» or «crucified» : it’s not our intention at all (actually, fight against homophobia never killed anyone - except gay people). You should also know that to guillotine someone is now forbidden in France (since 1981) - and West Roman Empire, where crucifixion was a daily practice, desapeared in 476 CE./ We’re ready to fairly wellcome You in France (see below points #II and III of the final agreement with Eddie). According to Eddie in his last email, «You admit You made mistakes since the RCA was signed but that overall You stuck to its principals». THIS STATMENT IS ENOUGH FOR US. A direct and clearer statment would have been a stronger statment, but let’s say this statment is enough. We asked a statment : we got it - maybe not the one we expected, but a statment anyway. Then we can consider points #I and IV of our final requests are reached (and there was no other point in our final requests)./ We’re ready to publish a press release about that, and we’re ready to deal with You (or Eddie) about the words of such a press release./ Your fans are waiting for You in France, and they didn’t deserve to be victims of our problems to talk. Christine Isaac, chairman of Guard Kulcha, the french association who organized the concert in Ramonville near Toulouse, is defending caribean culture since years, and she make all her efforts to make You come in south of France. In Lille, north of France, Simon Paris also organized a concert and is about to loose huge amount of money, jeopardizing his family life and children future. Please, don’t deceive them and all Your fans in France./ It would be a pity to stop this way all our dialog, precisly when we’re about to have a good enough for both of us deal./ Best regards». Nous ne traduisons pas mais le sens nous paraît clair : sauver les meubles, positiver. À 11h02, enfin réactif mais malheureusement trop tard et trop mal, Eddie Brown nous oppose cette fois une fin de non-recevoir claire et nette où il tient des propos aussi modérés que «THIS IS WHAT MANY PEOPLE LIKE YOU HAVE TRIED TO STOP AND AS RESULTED IN WAR IN MANY COUNTRIES» (les majuscules, qui signifient le cri en nétiquette, sont d’origine). Il nous dit même : «you even tried to result in money demands» («vous avez même essayé de nous tirer du fric»), ce qui est d’une mauvaise foi outrecuidante puisqu’il est le premier placé pour savoir que nos demandes financières, formulées les 20 et 23 mai, avaient disparu le 26 au matin au terme de nos pourparlers, avec le fameux point 5. Nous ne savons pas encore qu’il est à la recherche désespérée de prétextes pour détourner l’attention publique de l’histoire du visa invalide (nous ne saurons cette histoire que le lendemain soir et lui se garde bien de nous l’apprendre). Sur le moment, n’ayant pas cette information, nous constatons simplement qu’il est pour des raisons incompréhensibles dans une rage au-delà de tout contrôle et nous décidons en conséquence de ne pas tenir compte de son courriel, nous fiant à l’adage selon lequel tout ce qui est excessif est insignifiant. Nous allons même jusqu’à penser que c’est une manœuvre tactique destinée à faire pression sur nous pour que nous veillions au maintien des concerts prévus : dans ce cadre, nous considérons que le pré-accord validé par Eddie le mardi 27 mai entre 15h35 et 16h13 est toujours d’actualité et nous poursuivons notre œuvre de conciliation comme si de rien n’était. Mercredi 28 mai à 13h41, Tjenbé Rèd publie un communiqué de presse courageux en se portant garante (sur la base étroite que l’on voit) de la réaffirmation par Sizzla de son engagement à respecter le RCA et en invitant, sur cette base, les autorités et les associations impliquées à permettre la tenue des concerts de Ramonville et de Montpellier (Lille a entre-temps disparu, la salle a annulé le concert sur intervention de la mairie, Monsieur Simon se lamente au téléphone sur son argent perdu qui ne lui sera jamais rendu par Sizzla... J’essaie de comprendre, normalement une avance doit être remboursée en cas d’annulation indépendante de la volonté des parties, je lui demande quel contrat au juste le lie à Sizzla, il ne comprend pas, se méfie de moi, refuse de me lire les clauses du contrat qui permettraient à Sizzla de conserver une avance sur un concert annulé pour des raisons extérieures à l’organisateur... J’essaie de l’aider, je lui propose de solliciter des avocats amis pour étudier ses possibilités de recours, mais il est paniqué, en colère, ne semble pas vraiment comprendre ce que je lui dis et finalement refuse de continuer à me parler, accablé). Notre communiqué est courageux parce que risqué : les autorités et les associations impliquées pourraient nous demander l’intégralité du courriel envoyé par Eddie la veille à 22h35 et constater par elles-mêmes à quel point la lecture que nous en faisons est optimiste. Nous poursuivons sur cette lancée, soucieux de donner une chance au dialogue.

Jeudi 29 mai à 4h32 du matin, nous sollicitons même, contre l’avis d’une association locale de défense des droits humains, la mairie de Montpellier et la préfecture de l’Hérault pour qu’elles n’interdisent pas le concert de Montpellier : «Madame le Maire,/ Monsieur le Préfet,/ Nous apprenons à l’instant que l’interdiction du concert de Sizzla à Montpellier est demandée. Notre association, Tjenbé Rèd, est à l’origine de la mobilisation associative et civique au sujet de ce concert et de la tournée de Sizzla en France. Nous suivons ce chanteur depuis 2005. Nous avons donc une certaine expérience de ce dossier et peut-être pouvons-nous utilement vous informer de ses derniers développements avant qu’une telle mesure ne soit envisagée./ Nous ne demandions pas l’annulation pour l’annulation mais l’annulation pour faire évoluer le chanteur et le faire revenir au respect du «Reggae Compassionnate Act», une sorte de contrat moral qu’il avait signé le 15 avril 2007 mais enfreint par la suite. Après plusieurs annulations de concerts en France, c’est désormais chose faite : Sizzla vient de s’engager à revenir au respect de ce document. Nous avons par ailleurs obtenu du producteur des concerts de Montpellier et de Toulouse (Ramonville), Monsieur Jean-Pierre Albouy, de pouvoir intervenir auprès du public du Sizzla avant ces deux concerts./ Nous vous avions déjà adressé en début d’après-midi, ce mercredi 28 mai, le communiqué de presse qui annonçait cette avancée. Vous le trouverez de nouveau en pièce jointe : nous estimons qu’il serait regrettable de ne pas tenir compte de cette avancée et qu’il serait, par exemple, possible d’annoncer qu’au moindre dérapage raciste ou homophobe, le concert serait immédiatement interrompu (ce qui est au reste, d’ores et déjà, l’engagement de Monsieur Albouy)./ Cette façon de faire nous permettrait de prendre acte ensemble de l’engagement renouvelé de Sizzla, tout en marquant notre commune vigilance républicaine ; plus important encore, cela nous permettrait de faire ensemble œuvre de pédagogie, d’une manière novatrice, auprès du public de Sizzla, public qui n’est pas un tiers de second rang mais qui est un acteur essentiel de notre relation avec les chanteurs de reggae et, plus largement, avec nos concitoyens. Cette façon de faire serait également observée de près aux Antilles françaises et anglophones, où elle serait susceptible de servir de modèle ou, à tout le moins, de référence dans un contexte singulièrement difficile pour les personnes lesbiennes, gaies, bi & trans./ L’annulation pour l’annulation, c’est la confrontation pour la confrontation, cela n’est pas la philosophie de Tjenbé Rèd qui recherche en toutes circonstances le dialogue et ne se résoud au conflit qu’en dernier recours. Dans le cas présent, il y a eu conflit, ce qui a permis un dialogue, lequel est en voie d’aboutir, et il serait regrettable de ne pas donner à ce dialogue sa chance./ Sincèrement». Jusqu’au bout, nous aurons vraiment tout fait pour rendre le dialogue possible. En vain - mais Sizzla souhaitait-il réellement dialoguer ? Nous le savons maintenant, cela n’était plus que simulacre : quand il nous écrivent le mardi 27 mai à 22h35, Eddie Brown ou Sizzla sont furieux, non pas de demandes qui ne posaient aucun problème six heures avant ou qui avaient déjà été retirées, mais de se voir refoulés hors de l’espace Schengen en raison d’un visa invalide, ce qu’ils se gardent bien de nous dire. Jeudi 29 mai à 12h50, nous devons constater par communiqué de presse que Sizzla ne viendra pas ; nous ne sommes toujours pas au courant du déroulement réel de la journée du 27 à Madrid, Sizzla laisse dire qu’il a pris la «décision» d’annuler sa tournée, nous parlons de décision «incompréhensible» puisque tous nos indicateurs nous indiquaient que le pré-accord négocié avec Eddie allait être validé, nous ne savons pas encore que cette prétendue «décision» est un vulgaire mensonge destiné à éluder la question de la responsabilité de Sizzla ou, peut-être, de la responsabilité d’Eddie Brown vis-à-vis de Sizzla.

Vendredi 30 mai à 2h45 du matin, nous avons enfin appris la vérité et, après plusieurs heures passées à recouper l’information, nous dénonçons ce mensonge par un second communiqué de presse daté du jeudi 29. Pas «d’exigences irréalistes», pas de «racket», contrairement à ce que tu dis (c’est la théorie du complot qui commence à se répandre sur les forums Internet, montrant bien que le travail de désinformation mené par Sizzla ou par Eddie Brown bat son plein) ; juste beaucoup d’incompétence, de mauvaise foi et de refus de faire face à ses responsabilités - mais pas de notre côté.

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C - Cher Benoît, tu dis encore : «Un tel discours [le fameux point 6 de notre pré-accord avec Eddie] était impossible pour des raisons de sécurité, le public leur aurait jeté des bouteilles.»

Ce risque existe, il est vrai, mais nous avons déjà eu des dialogues divers avec des amateurs de dancehall et l’expérience montre qu’une telle occasion n’est pas celle de violences physiques. Dans l’ensemble, les contacts avec le public de Sizzla à Montreuil ont été des plus fructueux - peut-être trop aux yeux de Sizzla ? Par ailleurs, nous aurions été protégés par le service d’ordre et le cas échéant par les forces de l’ordre ; par ailleurs, Eddie ayant dit le 27 mai entre 15h35 et 16h13 que ce point ne lui posait aucun problème, il est surprenant que soudainement ce point soit devenu problématique le 27 mai à 22h35 ; par ailleurs, si vraiment ce point soudainement posait problème, pourquoi ne pas réouvrir les négociations à ce sujet ? Pourquoi claquer la porte alors que nous avons toujours été ouverts à la négociation ? Là encore, on pouvait se demander si Sizzla souhaitait vraiment négocier - on sait maintenant qu’il cherchait n’importe quel prétexte pour détourner l’attention de son problème de visa, qu’il s’efforçait de dissimuler.

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D - Cher Benoît, tu dis enfin : «[Les associations LGBT] demandent à un chanteur jamaïcain de renier son fonds de commerce et les lois de son pays. Il croit que l’homosexualité est un péché, il ne changera pas d’avis.»

Je n’ai jamais entendu dire aussi crûment que certains chanteurs faisaient commerce de haine. Mais la question n’est pas de savoir ce que croit Sizzla ; nous ne voulons pas d’une police de la pensée. La question est de savoir s’il appelle ou pas au meurtre ou à la haine de telle ou telle minorité, en infraction avec le RCA qu’il a signé le 15 avril 2007 et qu’il a confirmé respecter le 27 mai 2008 à 22h35.

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Voilà, cher Benoît, les éléments qu’il nous paraissait important de préciser après ton intervention dans la lettre quotidienne du magazine Têtu, publiée le jeudi 29 mai à 14h23. Tjenbé Rèd reste évidemment à ta disposition et à celle de la rédaction de Reggaefrance.com pour tout complément d’information et nous vous renouvelons notamment l’offre de débat public que nous vous avons faite le samedi 24 mai à 13h09.

Sincèrement,



tjenbered

Pour la commission Citoyenneté de Tjenbé Rèd,
Mouvement civique pour l’action & la réflexion
sur les questions noires, métisses & LGBT
en France ultramarine & hexagonale,
le président, David Auerbach Chiffrin
06 10 55 63 60





     
© TJENBÉ RÈD ! Mouvement civique pour l’action & la réflexion sur les questions noires, métisses & LGBT (lesbiennes, gaies, bi & trans) en France ultramarine & hexagonale
Association loi 1901 fondée le 1er mai 2007, déclarée le 24 mai 2007, Journal officiel du 16 juin 2007
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Membre du Comité consultatif des associations ultramarines près la Délégation interministérielle pour l’égalité des chances des Français d’outre-mer
Membre de l’UNOM | Union nationale de l’outre-mer français
Membre du RAAC-sida | Réseau des associations africaines et caribéennes agissant en France dans la lutte contre le sida
Membre du CRAN | Conseil représentatif des associations noires en France
Membre associé, Observateur de la Fédération française des Centres LGBT
Membre du collectif UCIJ | Uni(e)s contre l’immigration jetable
Signataire de la Charte francilienne des intervenants en éducation pour la santé et membre du Schéma régional d’éducation pour la santé en Île-de-France
Signataire de la Charte de la Coordination française pour le droit d’asile
Signataire de l’Appel pour un moratoire universel sur la peine de mort lancé le 6 août 2007 par la Coalition mondiale contre la peine de mort
Signataire du pacte interassociatif Ni Pauvre, Ni Soumis du 4 février 2008
Soutien du collectif DroitsEtProstitution
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