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Alain Oncins, vice-président Martinique d’An Nou Allé ! le 24 juin 2006 © ANA
           
«Homosexualité & Antilles»

(Intervention d’An Nou Allé lors de la conférence internationale «VIH & Santé gaie» organisée à Paris par  Warning les 28 et 29 novembre 2005 - Table ronde du 29 novembre : «Diversités en débat»)

Paris, le mardi 29 novembre 2005
Communication n°ANA2005/13


Permettez-moi tout d’abord de vous dire un mot de mon association, An Nou Allé. Fondée en juin 2004, il y a à peine plus d’un an, elle s’est donnée pour but de lutter contre l’homophobie, et contre le VIH et le sida, aux Antilles françaises, en Guyane et en France métropolitaine (auprès, plus particulièrement, des populations afro-caraibéennes). À ce titre, An Nou Allé est étroitement concernée par les questions de l’homophobie et du sida en Afrique noire, et fait sien un slogan également repris par Act Up-Paris : «Africa is burning».

Aux Antilles comme en France, en France comme en Afrique, le sida est avant tout une épidémie qui ne rencontre pas assez d’obstacles à sa propagation. Or, comme le souligne Louis-Georges Tin, président d’An Nou Allé, «parmi les obstacles qui pèsent sur la lutte contre le sida, il convient d’insister sur le phénomène qu’est l’homophobie. En effet, les personnes dont l’orientation sexuelle semble non conforme aux exigences sociales finissent par intérioriser l’homophobie qu’elles subissent au quotidien. L’estime de soi étant une condition nécessaire pour que la prévention de soi, mais aussi des autres, puisse être envisagée, la honte que ces personnes éprouvent à l’égard d’elles-mêmes les conduit à négliger les règles minimales de protection sanitaire. Dans ces conditions, elles se trouvent surexposées aux risques et aux prises de risques. Le problème réside dans la stigmatisation et dans l’intériorisation du stigmate. En effet, véritable Descartes à l’envers, l’individu stigmatisé affirme le primat du regard d’autrui sur les certitudes du «cogito» et de la conscience de soi. La honte qu’il ressent est l’effet isolant d’une oppression collective qui le conduit à une forme d’alinéation tout à fait caractéristique. Bien souvent, il ne s’agit plus seulement de négligence : objet de violence, il devient le sujet d’une violence retournée contre soi-même (véritable «bourreau de soi même», comme le disait Baudelaire). En ce sens, le processus de stigmatisation peut être comparé à celui qui conduit à la création des décharges sauvages. Sur une route agréable, dans une campagne magnifique, on hésite parfois à jeter sa cannette de bière dans les herbes, de peur de souiller cette belle nature. En revanche, si l’on voit un lieu où déjà trainent deux sacs en plastique, on hésitera un peu moins à en jeter un troisième. Le lendemain, quelqu’un d’autre y laissera une carcasse de moteur, et quelques mois plus tard, cette vallée pastorale deviendra sans doute une décharge sauvage à ciel ouvert. Cette nature souillée, cette vallée polluée par les déchets jetés jours après jour, c’est la conscience : la conscience de l’individu, que les stigmates et le regard d’autrui avilissent peu à peu ; une conscience maculée, qui pousse à l’abjection et au mépris de soi.»

Cette homophobie intériorisée, qui fait le terreau du sida, voit ses effets renforcés dans les trois départements français d’Amérique. Comme le rappelle le manifeste fondateur d’An Nou Allé : «Dans l’imagerie populaire, les Antilles et l’Amérique latine apparaissent souvent comme une région qui, malgré les difficultés économiques, demeure joyeuse, souriante et accueillante. Mais les fantasmes exotiques cachent une réalité autrement sinistre. En effet, c’est sans doute la région du monde où s’exerce le plus l’homophobie sociale. Ainsi, au Brésil, 1.960 meurtres homophobes ont été perpétrés entre 1980 et 2000. Dans la plupart des anciennes colonies britanniques, les lois anti-sodomie sont encore en vigueur. Malgré quelques signes encourageants, la situation générale des lesbiennes, des gais, des bi et des trans reste dans ces pays extrêmement préoccupante.

«Dans ce contexte, la situation en Guadeloupe, en Martinique et en Guyane est quelque peu particulière. Deux facteurs opposés s’y rencontrent. D’une part, la loi française ; elle s’applique dans ces départements, et ils bénéficient des avancées légales de la métropole : la dépénalisation de l’homosexualité, le pacs, la condamnation des violences homophobes. D’autre part, l’environnement régional ; ces trois départements sont évidemment liés aux autres pays des Antilles et de l’Amérique latine avec lesquels ils partagent une même culture homophobe et sexiste, une culture de la violence que l’histoire coloniale, la domination économique et les tensions raciales n’ont pu qu’exacerber. Influence régionale et influence métropolitaine ne se neutralisent pas, mais tendent à créer une sorte de silence généralisé : tout comme l’homosexualité, l’homophobie demeure plus ou moins invisible. En tout cas, les violences ou les appels au meurtre ne se font pas au grand jour. Cependant, cette tension renforce l’hétérosexisme ambiant : l’hétérosexualité est dans ces départements la seule réalité possible, et même pensable. Cette atmosphère devient de plus en plus étouffante pour ceux dont la sexualité ou le genre semblent non conformes au regard des normes en vigueur. Mais un troisième facteur joue un rôle décisif : c’est l’insularité ou l’isolement de ces départements. Les jeunes lesbiennes, gais, bi ou trans de métropole peuvent toujours prendre le train pour se rendre à Paris ou dans la grande ville voisine ; au Brésil ou au Mexique, il est toujours possible de rejoindre les associations de convivialité qui existent et qui sont bien connues. En Martinique, comme en Guadeloupe ou en Guyane, tout se sait, et il est difficile d’échapper à l’emprise de la collectivité. Et de toutes manières, il n’y a aucune association, aucun bar, aucune structure accueillant les lesbiennes, les gais, les bi ou les trans. Pour enfin respirer et vivre une sexualité plus libre, il faut souvent, consentir à l’exil, une décision dont le coût moral et économique ne saurait être sous-évalué. Ceux qui ne peuvent payer ce prix se trouvent condamnés à la clandestinité perpétuelle ou à l’opprobre social, une situation dont les effets psychologiques et moraux sont dévastateurs.»

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La Martinique, pour prendre l’exemple de mon île natale, n’échappe pas à cette ambiance homophobe qui, comme partout, puise son venin dans les tabous, les idées reçues, les contre-vérités scientifiques et, d’une façon générale, l’ignorance - source de bêtise et de haine. Et comme partout ailleurs, ce n’est pas l’homosexualité qui est un problème, mais l’homophobie.

1°) Homophobie dans les cercles de la famille, de l’église, et de l’école

La famille traditionnelle martiniquaise se dit «chrétienne», et elle condamne l’homosexualité en invoquant la Bible et plus spécialement elle s’appuie sur le Lévitique, chapitre 20, verset 13 : «L’homme qui couche avec un homme comme on couche avec une femme, c’est une abomination qu’ils ont commise tous les deux ; ils devront mourir, leur sang retombera sur eux». C’est le sempiternel leitmotiv qu’on attend ici, dès que l’homosexualité est évoquée. On ne peut pas y couper ! Curieusement, ces mêmes «chrétiens» n’invoquent jamais le Lévitique, chapitre 20, verset 10, qui dit : «L’homme qui commet l’adultère avec la femme de son prochain devra mourir, lui et sa complice». C’est vrai que si cette mise à mort était effective dans la société machiste et hétérosexiste martiniquaise... il n’y aurait plus beaucoup d’humains sur l’île ! Tout aussi grave, il n’est pas rare que dans ces familles «très chrétiennes», les jeunes LGBT soient jetés à la rue par leurs parents. L’église, le temple... perpétuent ce même schéma. Récemment, un prêtre a été agressé physiquement en plein service religieux, à cause de son homosexualité supposée. L’école, et le milieu enseignant en général, ne sont pas en reste. Qu’il s’agisse des enseignants homosexuels, qui subissent les réflexions de leurs collègues sans que la hiérarchie s’en émeuve, ou des élèves LGBT, qui subissent insultes, racket et autres violences et qui ne peuvent en parler à personne. Quand on pense que l’école est le milieu le plus homophobe de la société, et que c’est dès le plus jeune âge que les discriminations doivent être combattues, on mesure le travail qu’il reste à faire.

2°) Quel est le quotidien de la personne LGBT en Martinique ?


La quasi-totalité des personnes LGBT martiniquaises vivent «dans le placard»... Pour ces LGBT, cette réduction au silence, par la société hétéronormative, est «normale». Jamais un gai martiniquais ne vous avouera qu’il est gai. Non ici... tout le monde est «bi»... On voit même des gais qui, pour cacher leur orientation sexuelle, se marient et ont des enfants. Et il est assez comique, mais aussi dramatique, de rencontrer parfois certains de ces gais, jouant les hétéros machos à Fort-de-France, mais jouant un tout autre rôle dans une certaine boîte de nuit de Paris ! Et puis, il y a les autres, mais très minoritaires encore, ceux qui ont décidé d’être visibles, donc de parler, d’expliquer, d’informer. Il y a enfin ceux dont le physique efféminé les fait immédiatement classer dans la catégorie des «makoumés». Tous ceux là sont souvent l’objet d’insultes, de brimades... dans le meilleur des cas, mais aussi d’agressions et de violences physiques.

3°) L’homophobie et les services de police et de justice

À ne pas mettre dans le même panier en Martinique. La justice fait son travail, et les attendus des jugements rappellent que l’homosexualité n’est pas un délit, et que les homosexuel/les «ne font de mal à personne». La justice prend donc les agressions homophobes au sérieux. La police, elle, en Martinique, ne fait pas son travail. Elle ignore les textes, notamment les articles R.624-3 et suivants du code pénal, réprimant la diffamation et l’injure on publique. Et cette police traîne les pieds pour prendre les plaintes.

4°) Existe t-il une vie gaie en Martinique ?


Comme pour vivre il faut être visible, alors on peut dire qu’il n’existe pas de vie gaie à la Martinique. Statistiquement, les LGBT seraient environ 20.000 sur l’île. Jamais on ne les entend. Mais beaucoup de gais dans le placard prétendent eux qu’il y a une vie gaie. Elle est alors réduite à des soirées privées. La prévention est absente de ces soirées. Pas de bar gay friendly non plus. Quant aux lieux de drague : une plage dans le sud sur la commune de Sainte-Anne, mais la sécurité des LGBT n’y est pas assurée et les risques d’agression sont réels (et en outre, le maire indépendantiste de la commune est ouvertement homophobe) ; une zone de drague près du port de Fort-de-France, le soir. À ce sujet, il nous a été rapporté par l’association WIRE (West Indies Rainbow Energy) qu’elle a été menacée par la police alors que, sur ce lieu de drague, elle informait les gais sur la contamination au VIH et distribuait gratuitement des préservatifs.

5°) Et les politiques ?


Seul le député Philippe Edmond-Mariette (divers gauche, avocat) a fait preuve de l’intérêt qu’il portait aux actions d’An Nou Allé ! Une interview de lui, réalisée en juin de cette année, sera d’ailleurs diffusée sur le premier canal de RFO Télé Martinique, le 22 décembre, dans l’émission «Matin Pays». Aucun autre homme politique ne s’est intéressé aux actions d’An Nou Allé durant l’année 2005. A droite, on n’est pas surpris... À gauche, ou apparenté, c’est moins compréhensible. Mais rappelons pour mémoire que le président du conseil régional, indépendantiste, a voté contre le PaCS, et que le maire (PPM) de Fort-de-France a tenu des propos déplacés et d’un autre âge à l’occasion du mariage de Bègles en juin 2004.

6°) Et les médias ?


Dès l’existence déclarée d’An Nou Allé, le 22 janvier 2005, les principaux médias nous ont été très favorables. Les télévisions RFO Télé Martinique et ATV ont été très présentes lors de la première Journée mondiale de lutte contre l’homophobie.

7°) Santé - Prévention VIH Sida - Bien être


En Martinique, en Guadeloupe ou en Guyane, que l’on soit hétéro, gai ou bi, l’infection par le VIH signe votre exclusion de la famille et de la société. C’est le tabou des tabous ici. Donc jamais un gai antillais ne va, s’il en a connaissance, déclarer sa séropositivité à sa famille ou à ses amis ! Mais le plus grave, c’est que bien souvent, lors de ses ébats amoureux, il ne va pas annoncer à son partenaire d’un soir qu’il est infecté ! Le gai antillais ne va pas faire un dépistage systématique, et il n’apprend sa séropositivité qu’à l’occasion d’un état de faiblesse qui va lui faire consulter un médecin qui prescrira les analyses. En Martinique, c’est au CHU de la Maynard à Fort-de-France que les analyses sont réalisées et que les résultats sont donnés. Les médecins ont «verrouillé» les informations car, lorsque les personnels soignant autres qu’eux-mêmes étaient au courant, les fuites étaient systématiques et le «makrélage» (commérage) allait bon train, malgré le secret médical. L’association WIRE (qui regroupe un petit nombre de gais et de séropositifs) essaie de sensibiliser les gais à la prévention, aux risques de surinfection, à l’absolue nécessité du dépistage systématique, à la possibilité d’un traitement immédiat dans le cas d’un rapport à risque ou de rupture de préservatif, mais l’information a du mal à passer, vu que les principaux intéressés veulent rester invisibles ! Pour eux, pas question de se déplacer vers WIRE pour aller chercher l’information, par peur d’être tout de suite vu comme homo et séropositif. On peut aussi rappeler que les spots TV sur le VIH Sida, en Martinique, ne s’adressaient qu’à des hétéros... La question homo a été complètement zappée.

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Voilà ce que l’on peut dire sur la vie des personnes LGBT en Martinique. Comme on le voit, l’archaïsme, l’ignorance, les tabous et les idées reçues sont encore bien ancrés en Martinique. Il reste à faire un travail de fond énorme. Tout est à faire dans les trois départements français d’Amérique. Non seulement en direction de la société hétéronormative, mais aussi en direction de quasi-totalité des personnes LGBT locales qui restent invisibles, ignorant tout de la «question gay». Cette invisibilité a un coût : comme le rapportait avant-hier le quotidien Libération, le ministère de la Santé lui même vient de reconnaître qu’en Guyane, l’incidence est quinze fois supérieure à la France métropolitaine. En Guadeloupe, deux fois et demie supérieure. «L’épidémie de VIH-sida se propage par voie sexuelle, principalement hétérosexuelle. Elle touche l’ensemble de la population de la Caraïbe.» Plus inquiétant, «le rejet des malades, la discrimination et l’exclusion représentent toujours en 2005 un frein majeur au dépistage».

An Nou Allé, courant 2005, a essayé de briser ce silence. Elle y est parvenue en partie : jamais on n'a autant parle d’homosexualité et surtout d’homophobie dans ce département. Mais il reste à faire un travail de fond énorme. Tout est à faire dans les trois départements français d’Amérique. Non seulement en direction de la société hétéronormative, mais aussi en direction de la quasi-totalité des personnes LGBT de l’île qui reste invisible, ignorant tout de la «question gay». Lutter contre la honte attachée à l’identité LGBT, s’efforcer d’amener les personnes LGBT à prendre leur destin en main : tels continueront d’être les objectifs d’An Nou Allé dans les prochaines années. Le travail ne manque pas et c’est bien pour cela qu’en créole, An Nou Allé veut dire : «Allons-y !»

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Pour An Nou Allé !
Denis Nadir,
Membre fondateur



© AN NOU ALLÉ ! CGL Antilles-Guyane & Outre-Mer | Association des NoirEs lesbiennes, gais, bi & trans en France
Fondée le 27 juin 2004, Journal officiel du 22 janvier 2005
Membre fondatrice du CRAN (Conseil représentatif des associations noires en France)
Membre de la Fédération française des Centres LGBT (ex-Inter-CGL)
Membre fondatrice du RAVAD (Réseau d’assistance aux victimes d’agressions et de discriminations)
Membre de l’ILGA (International Lesbian & Gay Association)
Président fondateur : Louis-Georges Tin, fondateur de la Journée mondiale de lutte contre l’homophobie
http://www.annoualle.org/ - contact@annoualle.org