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Jean Genet, un précurseur du combat contre le pinkwashing?

Dans les années 1970-1980, l’écrivain et dramaturge français Jean Genet a croisé la route des Palestinien/ne/s et celle des Blacks Panthers africains-américains. Enfant de l’Assistance publique, homosexuel, voleur, vagabond, prostitué, révolté, chantre des marges, il ne pouvait la manquer. Ce qui l’intéresse le plus est l’injustice fait à toute personne et non spécifiquement aux personnes homosexuelles.

Son lien à la Palestine et à la révolution sociale palestinienne déborde à ses yeux sur le monde arabe voire sur le monde entier. Sans tomber dans un esthétisme, il parle d’amour entre feddayins, de relations très tendres entre combattants au moment de mourir (un peu dans la tradition grecque d’Achille et Patrocle - du bataillon des Thébains - rappelant que l’empire ottoman s’est dit l’héritier de la Grèce antique) mais aussi de libération des femmes palestiniennes dans et par la résistance.

L’érotisation de la lutte palestinienne (à travers la figure du feddayin) qu’introduit Jean Genet qui n’est pas disjointe d’un soutien désintéressé aux Palestinien/ne/s: nous sommes dans les années 60/70, années de révolution sexuelle, de liberté sexuelle. Tout est sexuel, la révolution est sexuelle : «Plus je fais la révolution et plus j’aime faire l’amour, plus je fais l’amour et plus j’aime faire la révolution», comme l’exprime un slogan de Mai-68. Le discours érotisant de Jean Genet n’est pas un discours exotisant. Il s’inscrit dans son époque comme doublement révolutionnaire, voyant une unité profonde dans la lutte contre toutes les normes conservatrices ou répressives - et d’ailleurs comment lui donner tort? - même si aujourd’hui, avec l’explosion d’un tourisme sexuel déshumanisé et néocolonialiste, avec l’expansion de lectures rigoristes des textes religieux, son discours probablement ne serait plus le même et serait moins audible.

A partir de 1968, Jean Genet, mêlé par le destin à l’histoire autant que poussé par une nécessité intérieure, remet tout en jeu : son nom, le sens de son œuvre littéraire, sa sécurité. D’homme de théâtre avant-gardiste de réputation mondiale, il devient un écrivain engagé. Lui qui n'a jamais revendiqué d'autre titre que celui de vagabond veut «retourner au réel», au côté des exclus du monde et des peuples en révolte :

Mis à part son engagement en 1971 auprès des travailleurs immigrés en France, Genet choisit de s’investir exclusivement à l’étranger, aux frontières de l'Occident, de crainte de passer pour un «intellectuel» alors qu’il ne revendique que la posture de poète, même en politique.

En 1970, il découvre le combat des Black Panthers contre la ségrégation raciale aux États-Unis, et la résistance palestinienne qui se structure autour de Yasser Arafat. A ses yeux, Panthères noires et Palestiniens sont engagés dans un combat inégal et utopique, et vivent « une féerie à contenu révolutionnaire ».Notons que sa défense des Palestiniens le marginalise un peu plus au sein de la gauche française, qui est encore dans l’admiration inconditionnelle de l’Etat d’Israël.

Genet et la « révolution palestinienne »

En 1970, sur proposition de l'OLP à Paris, Genet visite les bases et les camps palestiniens de Jordanie pour témoigner du drame qui se joue. Expulsé par les Jordaniens en 1972, il entreprend la rédaction d'un ouvrage sur ses séjours chez les Black Panthers et les Palestiniens : Un captif amoureux (1986). Présent à Beyrouth les 16 et 17 septembre 1982, il découvre avec son amie Leila Shahid (aujourd'hui ambassadrice de la Palestine auprès de l'Union européenne) le massacre des Palestiniens des camps de Sabra et Chatila, commis par les phalanges chrétiennes libanaises avec la complicité de l'armée israélienne. Pour témoigner, il rédige le plus important de ses textes politiques, Quatre heures à Chatila.

Les raisons d'un engagement

Un impératif moral

Pourquoi Genet a-t-il délaissé le terrain littéraire pour s’engager auprès des mouvements de libération? Pour ce pupille de l’assistance publique qui a passé son adolescence dans un bagne pour enfants, lutter contre l’injustice est un impératif moral et existentiel : « C’est dans le fait même de se révolter qu’il y a affirmation d’une existence. » (L’Ennemi déclaré).

Ne pas être « pédé pour rien »

Pour Genet, les homosexuels ont un devoir spécifique de s’engager ; ils doivent mettre à profit leur sens aigu de l’injustice : « Si un pédé ne reconnaît pas le plus (petit) commun dénominateur à toutes les oppressions, c’est qu’il est pédé pour rien »

« L’érotisme des combattants »

Pourquoi Genet a-t-il choisi les Black Panthers et les Palestiniens? Parce que lui, le grand écrivain contestataire, on est venu le chercher et il a dit oui sans hésiter : « J’ai été tout de suite vers les gens qui m’ont demandé d’intervenir […] Evidemment, j’ai été vers les peuples qui se révoltaient. Mais tout naturellement, parce que moi-même j’ai besoin de remettre en question toute la société. » (L’Ennemi déclaré)

En 1975, il confie au quotidien allemand Die Zeit qu’en plus de la justesse des causes défendues, il a aussi été motivé par un critère lié à son orientation sexuelle : « Ce qui est plus difficilement avouable, c'est que les Panthers sont des Noirs américains, les Palestiniens des Arabes. J'aurais du mal à expliquer pourquoi les choses se font comme ça, mais ces deux groupements ont une charge érotique très forte […] Cette adhésion, cette sympathie, est-ce qu'elle n'est pas commandée en même temps par la charge érotique que représente le monde arabe dans sa totalité ou le monde noir américain, pour moi, pour ma sexualité? » (L'Ennemi déclaré).

Son engagement auprès des Palestiniens appartient aussi et pleinement à la « révolution poétique » qui l’inspire et qui a pour composantes essentielles le goût du jeu et de la provocation, l’effronterie, la marginalité, la défense du plus faible.

Le soutien de Genet ne relève donc pas d’un simple engagement « esthétisant » comme chez certains artistes à la sincérité politique douteuse. Il puise en profondeur dans sa personnalité duale aux élans fortement compatibles : sa révolte sociale alliée à son désir d’élever son homosexualité à un paroxysme poétique.

Montrer le vrai visage des Palestiniens

Genet restera marqué à vie par son passage chez les Palestiniens. Frappé par leur gaieté et leur convivialité, il redécouvre auprès d’eux « la force du bonheur d’être ». En mettant son art au service des Palestiniens - des hommes et des femmes joyeux, impertinents et courageux -,il veut laisser d'eux une image différente de celle de terroristes présentée par les médias : «Sur les bases, parmi les fedadyin, entre chacun et les responsables, circule une sorte de camaraderie d'arme, pas encore le socialisme, mais plutôt une nouvelle fraternité quotidienne. Aucune brutalité chez les feddayin […] Une sorte de délicatesse non apprise court et parcourt les bases. Il y règne entre les simples combattants une légère courtoisie que je n'ai perçue nulle part dans les unités d'hommes aussi jeunes, et que leurs activités - pour beaucoup la proximité de la mort leur accorde une gravité - devrait rendre plus turbulents entre eux, et plus distants les responsables. » (L’Ennemi déclaré)

La « beauté » des combattants palestiniens

Pour Genet, Palestiniens et Black Panthers ne luttent pas seulement pour la justice et la liberté, mais aussi pour une sorte de beauté « dont ils n’ont pas conscience car ils sortent d’une longue période de résignation » : « Par beauté, entendons l’insolence rieuse qui nargue la misère passée, les systèmes et les hommes responsables de la misère et de la honte. »

Il compare la situation des Palestiniens avant et après leur prise en charge par l'OLP, lorsqu'ils étaient encore régis par les autorités des pays d’accueil (Jordanie, Liban) avec l’aide de l’ONU. Après la naissance du mouvement politique et militaire palestinien, les camps de réfugiés furent dirigés par les organisations palestiniennes : « On a appelé ça ”la révolte”, ”le sursaut”. Et il y a eu une transformation physique des gens […] À partir de ce moment-là, ils ont senti qu'ils existaient. Sans territoire national. Mais ils existaient quand même. Je pense que c'était ça, c'est ça qui est le plus important pour eux." (L’Ennemi déclaré)

A ses yeux, le fait d'être des rescapés de la peur et de la honte accroît la beauté des combattants. Ainsi les Algériens, pendant la guerre d'indépendance, s'embellissaient au fur et à mesure que le combat les sortait de l'oppression : « Il fallait accepter l'évidence : ils s'étaient libérés politiquement pour apparaître tels qu'il fallait les voir, très beaux. De la même façon, échappés des camps de réfugiés, échappés à la morale et à l'ordre des camps, à une morale imposée par la nécessité de survivre, échappés du même coup à la honte, les feddayin étaient très beaux ; et comme cette beauté était nouvelle, c'est-à-dire neuve, c'est-à-dire naïve, elle était fraîche, si vive qu'elle découvrait immédiatement ce qui la mettait en accord avec toutes les beautés du monde s'arrachant à la honte. » (L’Ennemi déclaré) « Déjà très beaux, à mesure que les feddayin se libéraient de la tradition, ils embellissaient au point de devenir lumineux parmi les Arabes restés extérieurs à la lutte. »(L’Ennemi déclaré)

Quand on lui demande comment il peut voir de la beauté même dans les circonstances tragiques, Genet a ce mot : « J'ai été aussi dans des banques. Je n'ai jamais vu de banquier qui soit beau. Et je me demande si la beauté dont vous parlez - c'est encore un problème pour moi, je m'interroge - n'est pas venue du fait que les révoltés on retrouvé une liberté qu'ils avaient perdue. » (L’Ennemi déclaré) Car la résistance à l’oppression engendre la liberté et la dignité d’où naît la beauté : « La beauté des révolutionnaires est visible par une espèce de désinvolture et même d'insolence à l'égard du peuple qui les a humiliés. N'oubliez pas que vous parlez à un homme qui a vécu 73 ans en France, dans un pays qui a eu un empire colonial immense. Donc personnellement j'ai été écrasé par le concept de France. Tout naturellement j'ai été vers les peuples révoltés qui m'ont demandé mon adhésion […] Cette beauté réside dans le fait que d'anciens esclaves se débarrassent de l'esclavage, de la soumission, pour acquérir une beauté vis-à-vis de la France, ou pour les Noirs, de l'Amérique, ou pour les Palestiniens, je dirais du monde arabe en général. » (L’Ennemi déclaré).

Beauté physique mais aussi beauté des gestes du quotidien, vrais et sans affectation, comme un produit de leur révolte : « Les jeunes Palestiniennes devinrent très belles quand elles se révoltèrent contre le père et cassèrent leurs aiguilles et les ciseaux à broder. […] Les feddayin sans s'en rendre compte - est-ce vrai? - mettaient au point une beauté neuve : la vivacité des gestes et leur lassitude visible, la rapidité de l'œil et sa brillance, le timbre de la voix plus claire s'alliaient à la promptitude de la réplique et à sa brièveté. À sa précision aussi. Les phrases longues, la rhétorique savante et volubile, ils les avaient tuées. » (L’Ennemi déclaré)

L’amitié amoureuse entre les feddayin

Genet est fasciné par l’intensité des liens affectifs qui existent entre certains combattants palestiniens. La proximité de la mort fait tomber tous leurs tabous.En témoigne son dialogue avec le jeune feddaï Kassem qui s’inquiète du sort de son ami Mohamed parti en mission dangereuse : - Genet : Et l’amitié dont tu parles, tu oserais l’appeler amour? - Kassem : Oui. C’est de l’amour. En ce moment, à cette minute, tu crois que j’ai peur des mots? Amitié, amour? Une chose est vraie, s’il meurt cette nuit, un trou sera toujours à côté de moi, un trou où je ne devrai jamais tomber. (Un captif amoureux, p. 144-145)

L’émancipation des femmes palestiniennes

Genet perçoit dans la résistance palestinienne une autre retombée à portée révolutionnaire : l’émancipation de la femme : « Les femmes du peuple palestinien sont belles. D'une souveraine beauté. Très indépendantes à l'égard des hommes. Elles savent faire la cuisine, coudre, se servir du fusil, lire Mao. Après les massacres d'Amman, ce sont elles qui sortiront les premières des ruines et du traumatisme […] C'est elles qui, au camp de Baqa, en février 1971, sont allées au devant des chars jordaniens. Intimidés, apeurés, les officiers royaux ont reculé. » (L’Ennemi déclaré, p. 65) « Plus encore que les hommes, plus que les feddayin au combat, les femmes palestiniennes paraissaient assez fortes pour soutenir la résistance et accepter les nouveautés d'une révolution. Elles avaient déjà désobéi aux coutumes : regard direct soutenant le regard des hommes, refus du voile, cheveux visibles quelquefois complètement nus, voix sans fêlure. » (L’Ennemi déclaré, p. 187)

Visionnaire ou exagérément optimiste, Genet croitcette libération féminine, durable : « Dans le monde islamique, la femme a été trop longtemps cachée pour que sa brusque, et peut-être brutale apparition, ne lui donne pas dans cette révolution un rôle essentiel. » (L’Ennemi déclaré, p. 65-66) « Il semble évident que la libération des Palestiniennes du peuple, déjà réalisée, aidera beaucoup la libération des femmes dans le monde arabe. » (L’Ennemi déclaré, p. 73).

Une révolution pour le monde arabe

Genet voit dans la résistance palestinienne non seulement un combat légitime pour l'indépendance nationale, mais aussi le ferment d'une révolution du monde arabe. « Pour les Palestiniens, l'ennemi, s'il ne fait qu'un, à deux visages : le colonialisme israélien et les régimes réactionnaires du monde arabe. » (L’Ennemi déclaré, p. 62) Cette révolution souhaitée et annoncée sera sociale : « Au Moyen-Orient un homme nouveau va peut-être naître, et le feddaï, par certains côtés, en serait pour moi la préfiguration et l'esquisse. » (L’Ennemi déclaré, p. 63)

C. La postérité de Jean Genet: une initiative Queer BDS française?

Aujourd’hui & ceci exposé, comme le disait Lénine, que faire? La postérité de Jean Genet, c’est à nous de la construire.

En France, depuis le 5 septembre 2013, la Fédération Total Respect (Tjenbé Rèd) propose de lancer une initiative Queer BDS en France, à la suite d’une conférence donnée en 2012 par des représentants d’une association queer palestinienne, dans le cadre de la Semaine anticoloniale et antiraciste organisée par le réseau Sortir du colonialisme. En 2014, les 13, 16, 23, 26 et 31 juillet, les 2 et 9 août, Total Respect assurait une visibilité queer dans les manifestations organisées en soutien à la Palestine, à l’aide d’un parapluie arc-en-ciel puis d’une pancarte au format A3 et de tracts distribués au public exposant les raisons de notre présence: une présence isolée cependant, réduite à une ou deux personnes. Dès le 24 juillet, Total Respect appelait à la constitution de cortèges LGBT lors de ces manifestations: elle n’obtenait cependant aucune réponse du tissu associatif (si ce n’est quelques réactions plus ou moins fielleuses d’une association LGBT juive française), retrouvant par hasard lors des manifestations quatre ou cinq personnes ayant décidé d’arborer également une banderole explicitement queer, en dehors de tout cadre associatif. Nos représentants croisaient également une dizaine de personnes exprimant spontanément leur solidarité et leur orientation sexuelle minoritaire, sans pour autant avoir décidé de l’afficher politiquement lors de ces cortèges.

Le 4 août dernier, une première réunion avait lieu avec trois d’entre eux, par ailleurs membres d’une association LGBT chrétienne. Il en résultait finalement l’appel précité pour une paix juste et durable entre Palestinien/ne/s et Israélien/ne/s, puis, à l’invitation de l’association Euro-Palestine, notre présente participation au salon Free Palestine.

La question qui se pose à nous mais aussi à vous est désormais de savoir quelle initiative nous pouvons continuer à porter avec des personnes et organisations LGBT, avec aussi des personnes et organisations solidaires, «LGBT-friendly», pour exprimer une solidarité spécifique avec la Palestine et déconstruire spécifiquement le pinkwashing de l’État d’Israël.

[Notre exposition sur Jean Genet]

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Page créée le 6 octobre 2014

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