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Le pinkwashing: son contexte, son mécanisme, sa subversion

A. Le contexte du pinkwashing: la situation difficile des personnes queers dans le monde arabo-musulman

Notre objet ne sera pas ici de décrire de façon exhaustive la situation des personnes queers dans le monde arabo-musulman mais simplement de donner quelques éléments d’information ou de compréhension. Cette situation est difficile et contrastée, marquée dans la plupart des pays par une réprobation sociale voire une répression policière et judiciaire ou extrajudiciaire, qui peut conduire à la prison, à la violence physique voire à la mort. Dans les années 1970 à 90, la montée puissante d’une religiosité musulmane rigoriste - financée par les pétromonarchies qui y voyaient un rempart face à leurs opposants démocrates mais aussi par les États-Unis d'Amérique qui y voyaient un rempart face aux mouvements socialisants de libération de la Palestine - n’a évidemment pas simplifié cette situation.

Pourtant, la question queer dans le monde arabo-musulman contemporain doit être lue à la lumière d’une histoire pluriséculaire de l’homoérotisme (c’est-à-dire de l’érotisme, de la sensualité ou des amitiés particulières qui peuvent se nouer de façon plus ou moins voilée entre personnes de même sexe, sans pour autant relever de l’homosexualité au sens plus ou moins strict du terme, c’est-à-dire de relations sexuelles ou conjugales qui peuvent se nouer de façon plus ou moins affichée entre ces mêmes personnes).

En témoigne la présence récurrente de l’amour homoérotique dans la littérature arabo-musulmane, à travers notamment la figure du grand poète arabo-persan Abû-Nuwâs, libertin et amateur déclaré de garçons; en témoignent aussi les récits de voyageurs occidentaux du XVIème au XIXème siècle, qui font état d’une homophilie souvent ouvertement assumée dans les sociétés musulmanes. L’homophobie en terre musulmane serait ainsi, en partie, un accident de l’Histoire, apparu aux XIXème et XXème siècles, et résulterait de l’imitation d’une «modernité» occidentale violemment homophobe (imposée comme modèle lors de son expansion coloniale), ainsi que de la montée des nationalismes arabes qui se sont construit en opposition mais aussi en référence par rapport à cette modernité, dans des sociétés où les notions d’orientation sexuelle et d’identité de genre étaient traditionnellement plus floues ou plus mouvantes qu’en Occident. Il faut souligner l’importance, dans ces cultures, du non-dit et de la préservation de la sphère privée, cachée (parfois mais pas uniquement sous la contrainte sociale ou politique), qui peut se révéler un espace de liberté individuelle. Cette conception de la vie sociale s’oppose à l’impératif occidental de visibilité, lui-même en partie héritier de l’obligation occidentale de confession publique de ses péchés (une notion qui semble inconnue en Islam). Peut-être l’Orient musulman contemporain connaît-il moins que l’Occident le besoin d’institutionnaliser les comportements sociaux et en particulier sexuels auquel l’Europe a répondu en créant le terme pseudo-scientifique d’«homosexuel» en 1868. Sa diffusion généralisée en Occident, notamment par la médecine et la justice, dans une perspective stigmatisante, a pu contribuer à élargir le fossé entre les conceptions occidentale et orientale de l’homoérotisme traditionnel et à faire émerger, depuis la fin du XIXème siècle, une homophobie institutionnelle dans les sociétés arabo-musulmanes qui depuis, contrairement au mouvement enclenché en Occident, n’a que peu évolué ou s’est même aggravée selon les lieux et les circonstances.

Une question qui se pose à nous, militants queers occidentaux, est celle de l’articulation entre notre plaidoyer et celui des militant/e/s queers non occidentaux, en l’occurrence palestinien/ne/s. La question de la visibilité est centrale : elle fut peut-être une conquête des militant/e/s queers occidentaux mais il convient de se demander s’il s’agit d’une aspiration universelle ou, au contraire, d’une particularité occidentale. S’est-on déjà posé la question en Occident de savoir si, par exemple, la revendication d’une généralisation du «coming out» ou du mariage pour tous à des cultures et des sociétés non-occidentales ne serait pas contre-productive voire dangereuse pour les gays et lesbiennes de ces pays? En un mot, est-il pertinent de prôner une Gay Pride à Alger ou Ramallah? Nos amis algérien/ne/s et palestinien/ne/s ont des idées sur la question ; ne serait-il pas judicieux de les consulter avant d’agir?

La question queer en Palestine présente ses particularités. La relation à Israël est évidemment omniprésente, puisqu’Israël est omniprésent en Palestine et s’y trouve fantasmé aussi bien que vécu comme lieu de libération (en tant que queer) autant que d’oppression (en tant que Palestinien/ne).

Nous connaissons peu le lien des organisations israéliennes avec leurs homologues palestiniennes mais nous avons observé que les sites Internet des deux principales («The Jerusalem Open House for Pride and Tolerance» et «The Gay Center of Tel Aviv») ne mentionnent pas même - dans leurs versions anglophones - la question palestinienne. En revanche, depuis quelques années en Palestine, chez les personnes LGBT, se développe une tendance visant à s’émanciper de la tutelle du mouvement LGBT israélien - moralement pesante et politiquement et socialement dangereuse - pour rejoindre le mouvement national de libération.

B. Le mécanisme du pinkwashing, outil de propagande israélien

L’universitaire Valérie Pouzole rappelle en octobre 2012, dans le numéro 41 de la revue «Tumultes» (p. 166), que «dans le contexte détérioré qui a suivi la seconde Intifada, la classe politique israélienne a dès 2007 décidé de se lancer dans une politique de réhabilitation de l’image du pays au niveau international mais également national […]. Des opérations de communication d’abord pilotées depuis les États-Unis en 2005, puis d’Israël en 2007, ont été destinées à promouvoir l’image du pays comme enclave démocratique mais aussi comme puissance économique, technologique et culturelle. Dans ces opérations de marketing, la question de la tolérance toute particulière dont bénéficient les minorités sexuelles a particulièrement été mise en avant. […] L’émergence d’un nouveau discours inclusif étatique, relayé par une majorité de militants, est à replacer dans un nouveau contexte idéologique international qui, à la suite des attentats du 11 septembre 2001, a associé choc des civilisations et choc des sexualités, le monde occidental et tolérant entrant en guerre contre un monde musulman violent, sexiste et homophobe. Cet argumentaire idéologique […] a eu un impact important sur le positionnement des mouvements gays occidentaux dont beaucoup, à partir de cette date, se sont mis à soutenir les positionnements internationaux de leurs États.»

Ainsi, à travers sa diplomatie culturelle & touristique et sa communication militaire, l’État d’Israël se présente comme une «oasis LGBT-friendly au milieu d’un désert LGBT-phobe». Or, un tel discours ou «pinkwashing» place les personnes & organisations LGBT palestiniennes (comme l’association «Al-Qaws for Sexual & Gender Diversity in Palestinian Society») en porte-à-faux avec leur société, puisqu’il tend à créer ou favoriser un amalgame entre leurs revendications et l’affirmation décomplexée par l’État d’Israël de sa culture pour ne pas dire de sa civilisation.

En outre, cet amalgame coïncide aisément avec le chantage désormais avéré pratiqué par l’armée israélienne à l’encontre des queers palestiniens afin de leur extorquer des renseignements, ce qui tend à les faire passer pour des traîtres aux yeux de la population palestinienne, avec l’humiliation et les dangers que cela représente pour eux : on peut ainsi parler de «pinkmailing». De plus, le pinkwashing contribue à occulter la participation queer à la Résistance palestinienne clairement revendiquée, par exemple, par les groupes «Palestinian Queers for BDS (Boycott, Divestment & Sanctions)» ou «Pinkwatching Israel».

L’argument de la visibilité queer dans l’armée israélienne a ainsi été avancée - naïvement ou par provocation? - par un responsable associatif queer juif français afin de diffamer nos initiatives. Cependant, le fait que le pilote d’un hélicoptère ou d’un char israélien puisse être queer constitue-t-il un soulagement voire un motif d’excitation pour les queers palestinien/ne/s placé/e/s sous ses bombes? Nous avons la faiblesse de ne pas le penser.

En conséquence de cette situation qu’on peut considérer comme trompeuse et discriminatoire, les queers palestinien/ne/s ont commencé à faire entendre leurs voix. Comme l’écrit encore Valérie Pouzole : «Très rapidement s’est posée la question des frontières et de l’appartenance nationale, amenant les militants palestiniens à reconfigurer leur propre engagement.»

En Palestine, la situation des queers est assez confuse. Dans les territoires sous contrôle de l’Autorité palestinienne, l’homosexualité masculine est décriminalisée depuis 1951 ; la bande de Gaza en revanche a conservé un article du code criminel du mandat britannique de 1936, qui fait courir une peine de 10 ans de prison aux hommes s’adonnant à des pratique sexuelles qualifiées de «contre-nature» (le silence étant fait sur l’homosexualité féminine). Plus important peut-être, comme dans tous les pays connaissant une situation de lutte d’indépendance nationale, une sexualité hors-norme menace la cohésion du groupe social et, dans le cas de l’homosexualité, symbolise - à tort nous l’avons entrevu - l’occidentalisation de la société palestinienne, et donc aussi son israélisation.

Dans cette complexité, le nouveau pari des associations queers palestiniennes est d’établir une connexion entre les différents niveaux d’oppression. Elles cherchent à tracer des frontières politico-nationales claires afin de lier leur lutte contre l’oppression sexuelle à celle conduite par leur peuple contre l’oppression nationale. Cette préoccupation des queers palestiniens a des conséquences sur leurs stratégies militantes : la sortie du placard n’est plus une priorité car elle revient à valider la thèse israélienne de «l’amour sans frontières», effaçant toute revendication territoriale des Palestiniens. Au contraire, comme le note Valérie Pouzole, «les militants queers affichent clairement leur soutien à la cause palestinienne en rendant cette dernière non seulement compatible avec mais encore coextensive à la lutte contre l’oppression sexuelle.» Cette prise de conscience a conduit les militants palestiniens à créer le groupe «Palestinian Queers for BDS» (PQBDS), qui inscrit clairement la lutte sur le terrain politique, en faisant de la délimitation des frontières nationales, ethniques et sexuelles le thème central de leurs discours et de leurs stratégies.

C. La contestation du pinkwashing & les initiatives «Queer BDS»

Comme nous le disions en introduction, trois raisons au moins doivent selon nous conduire les personnes LGBT à contester le pinkwashing israélien.

La première de ces raisons est que l’État d’Israël instrumentalise les difficultés des personnes queer dans le monde arabo-musulman: cette instrumentalisation est qualifiée de «pinkwashing», un terme difficilement traduisible et qui d’ailleurs ne se traduit généralement pas quand on l’utilise en français mais que l’on pourrait rendre, littéralement, par les expressions «laver en rose» ou «peindre en rose». Puisqu’il se pratique en notre nom et en notre direction, puisqu’il fait de nous ses complices objectifs voire, si nous nous taisions, ses complices actifs, le pinkwashing nous concerne et nous avons le devoir de le dénoncer.

La deuxième de ces raisons est que l’État d’Israël traite les Palestinien/ne/s en citoyen/ne/s de «seconde zone». De nouveau, cela nous concerne, puisque nous-mêmes sommes souvent, à travers le monde, traité/e/s de la sorte. Nous reconnaissant dans la situation faite au peuple palestinien, nous avons un devoir moral de solidarité.

Enfin, la troisième de ces raisons est que l’État d’Israël oppose un amalgame aux revendications palestiniennes ou favorables aux Palestinien/ne/s, qui serait la supposée équivalence entre la critique de l’État d’Israël ou l’antisionisme et l’antisémitisme. Cela nous concerne encore, puisque nous sommes nous-mêmes, à travers le monde ou à travers l’histoire, victime d’un autre amalgame, cette fois-ci entre l’homosexualité et la pédophilie. De nouveau, cette communauté de situation entraîne à nos yeux un devoir moral de solidarité.

Revenons un instant sur cet amalgame entre antisionisme et antisémitisme Notre démarche n’est en rien antisémite ou plus correctement antijuive - puisque le terme d’antisémitisme est utilisé de façon biaisée: littéralement parlant, l’antisémitisme vise les descendants de Sem, c’est-à-dire aussi bien les Juifs que les Arabes, lesquels peuvent en outre être aussi bien chrétiens que musulmans ou, d’ailleurs, athées... Notre démarche est-elle, en revanche, antisioniste? Il est plus difficile de répondre à cette question, d’autant plus qu’il existe différentes formes d’antisionisme. Il en est des antijuives, incontestablement, et Dieudonné par exemple en est souvent aux lisières ou plus qu’aux lisières: nous ne les partageons pas et les condamnons même sans faiblesse. Il en est d’autres qui se répartissent en deux branches: soit celles qui condamnent par principe la création de l’État d’Israël et prônent un État unique, dénommé Palestine, entre la Méditerranée et le Jourdain (que cet État puisse être celui de toutes les personnes qui se trouvent actuellement sur ce territoire ou qu’il soit uniquement sinon celui des Palestiniens, ce qui supposerait d’en chasser les Juifs ou à tout le moins les Juifs arrivés après la création de l’État d’Israël ainsi que leurs descendants) ; soit celles qui prônent ce qu’il est convenu d’appeler une «solution à deux États». Nous inclinons pour cette dernière, davantage susceptible d’ailleurs d’être qualifiée de «post-sioniste» que d’antisioniste au sens littéral du terme, car elle nous semble la plus propice à l’arrêt le plus rapide des violences et du cycle des vengeances et contre-vengeances ; pour autant, nous reconnaissons que nous ne sommes pas concernés au premier chef et qu’il devrait d’abord revenir aux Palestiniens de décider ce qu’il convient de faire de terres qui leur ont été dérobées et dont ils ont été chassé/e/s avec parfois la plus grande des violences.

Ces trois raisons touchaient à notre condition queer: nous n’avons pas dans cet appel, pour des raisons de clarté, évoqué une quatrième raison qui les domine toutes et justifierait à elle seule nos présences aux côtés des Palestinien/ne/s & de leurs ami/e/s ; notre qualité fondamentale d’être humain, que l’on nous dénie bien souvent & que nous devons à ce titre réaffirmer constamment, qui fait de nous des êtres sensibles, n’étant pas sociopathes, étant ainsi profondément touché/e/s, choqué/e/s, révolté/e/s par la condition palestinienne et notamment par le bombardement sans distinction de populations civiles.

Conscientes de ces convergences, conscientes que le pinkwashing, outil de propagande de la politique coloniale israélienne, se pratique en leur direction autant qu’en leur nom, diverses personnes & organisations LGBT - signalées sur Internet par le mot-clef #queersforpalestine - se soulèvent contre l’injustice faite au peuple palestinien. Elles se manifestent en Palestine (comme on l’a vu) mais encore en Israël, au Canada, en Italie ou en France. Elles ont parfois pris la forme de comités «Queer BDS», du nom de la campagne BDS (Boycott, désinvestissement, sanctions) lancée en 2005 sur le modèle des campagnes lancées dès les années 60 contre l’Afrique du Sud et son régime d’apartheid (campagnes dont seul l’État d’Israël se désolidarisa, faut-il observer en passant).

Nous aurions pu, à l’intersection de ces diverses justifications, en ajouter une cinquième, qui nous conduira d’ailleurs à évoquer la figure de Jean Genet, à savoir notre qualité de minoritaires, de personnes minorées qui devraient donc soit accepter de vivre couchées, humiliées, dominées, soit se révolter contre l’oppression quel qu’en soit le visage, qu’il s’agisse d’oppression raciale, coloniale ou homophobe. Avec Jean Genet, nous pourrions ainsi soutenir qu’une personne homosexuelle doit être révolutionnaire ou n’est pas digne sinon d’être homosexuelle (avec Jean-Paul Sartre, nous pourrions presque ajouter qu’elle n’est d’ailleurs, sinon, pas digne même d’être une personne...). Force est cependant de constater que cette vision est loin de prévaloir et que l’esprit petit-bourgeois, individualiste et consumériste, tout à fait compatible avec une bonne dose de racisme ou d’essentialisme plus ou moins conscient, tout à fait compatible aussi, en la circonstance, avec la propagande de l’État d’Israël, est au contraire dominant - c’est d’ailleurs sa fonction sinon sa nature - dans la population queer française aussi bien que dans la population française générale.

[Notre exposition sur le pinkwashing]

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Page créée le 6 octobre 2014

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